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il y a 6 mois

The Saint Pablo Tour, et Kanye West fit un concert à notre image

La foule tapisse le parterre d’une salle gigantale sans estrade. Les voix se mêlent dans un babil bourdonnant. On cause futile et siffle des gobelets de bière trop chère pour passer le temps. Soudain, les lumières crues se tamisent. Des « Yeezy » époumonés se répètent en enfilade, les smartphones s’élèvent en chœur au-dessus des têtes. Les snaps s’impatientent, le pouce au garde-à-vous sur le déclencheur. Lardée de faisceaux de lumière, la structure métallique suspendue au-dessus de l’étuve suggère un vaisseau spatial à l’atterrissage. Les cris s’hystérisent. Ce moment où l’on bascule dans l’irréel.

 

Welcome to Universe City

 

Un film de science-fiction. Les nuances carotte, fushia et écarlate crachées par les rangées de projecteurs peignent un ciel cosmique. Des canons à fumée évaporent une brume mystique façon Rencontres du troisième type. Un empire interstellaire, gouverné par un bonhomme qui s’agite en complet camouflage sur une plateforme flottant à trois ou quatre mètres du sol, raccordée par des poutrelles à treillis en acier. La plupart des soirs, un morceau de l’interminable faux plafond constellé de spots lumineux se détache pour former une deuxième scène, plus massive. Pour passer de l’une à l’autre, Kanye West se défait d’abord du harnais qui le retient au centre de la première, avant de rejoindre prudemment la seconde et de se resangler, chaperonné par un professionnel. La manœuvre n’est pas sans risque. Mais Ye ne se démonte pas. Sur son plateau, il bondit, gesticule nerveusement, tire sur la courroie comme un chien sur sa laisse. Dès que la piste tangue, on retient son souffle. Le emcee s’assied sur le rebord, les jambes pendillant dans le vide, ou s’allonge sur le ventre et se penche pour effleurer les doigts des mains tendues. Quelques têtes brûlées s’agrippent et tentent de se hisser, mais un seul geste réprobateur de Yeezy suffit à les dissuader. « Your love is fadin’, I feel it’s fadin’ » ; des nervures rose pétard traversent la salle dans des traînées futuristes.

 

 

La plateforme s’avance lentement au-dessus de l’arène. La masse panurgique suit son berger en cortège. « Le concept de tout ça c’est d’aller n’importe où où vous voulez », clame Kanye. Chacun compose sa propre expérience, se déplace librement dans l’enceinte. L’artiste semble tout proche puis brusquement très loin. Le point de vue oscille sans cesse. West s’élève, s’abaisse et sillonne l’espace. Il abolit les différences de perception entre les premières et les deuxièmes classes. Ceux qui s’entassent et s’enfièvrent en contrebas moyennant 160$ et ceux qui dodelinent mollement sur leur siège hors de prix vivent et voient le show de la même façon. Les placements libres sont même privilégiés ; la fosse se veut la nouvelle tribune présidentielle. Ye porte l’élitisme en horreur, alors il déconstruit le concept de classes. Un spectacle démocratique qui n’exclue personne, une matérialisation de la politique populiste du « Robin des bois de la mode ». « Le vrai racisme est social », soutenait-il sous la caméra de Clique en mars 2015. Avec ses armes et ses idées, il le combat. Les intentions sont belles, la factualité l’est parfois moins. 160$, c’est une rondelette somme. Après des mois de promesse fleuries, Kanye avait échoué à commercialiser sa collection de prêt-à-porter à bon marché. De nouveau, il se heurte à la réalité des coûts de production faramineux qu’il faut couvrir a minima. Ses ambitions prolétariennes ont leurs limites.

 

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Debout, on se retrouve parfois seul pour danser, dans un coin déserté, quand tout le public se serre aux pieds de la scène, aspiré par la lumière. Sous la passerelle éclairée pleins phares, on lâche prise, mouille le sweat, se tortille, pogote sans réserve. « Je veux que les gens rentrent dedans et passent un bon moment […], amener l’expérience du concert à un autre niveau. Ce n’est pas juste à propos de ce que vous voyez sur l’écran ou ce que vous me voyez faire sur scène, mais ce que vous et vos amis faites ensemble » livrait West sur E! cet été. On danse en cercle, filme son enjaillement cathartique à l’iPhone. Les contenus des sacs à dos se renversent, les casquettes épongent les crânes humides. On se pousse, s’essouffle. Certains se sont délestés de leur t-shirt. Récréatif, régressif et hors du temps, le concert prend des allures d’attraction Disney. « Jump, jump, jump, jump ! », des milliers de baskets secouent le sol, sur les directives du maître de cérémonie. Le pouls s’accélère, le cœur cogne violemment. L’adrénaline. Kanye vend des billets et de la magie. Un prestidigitateur qui transcende les limites de la performance, les standards de l’expression visuelle. À travers la musique comme le vêtement, le Chicagoan recherche le beau et l’avant-gardisme dans tout ce qu’il entreprend. Il raconte, prolonge et étoffe l’histoire de ses disques par-delà l’écoute, absorbe son travail dans un projet artistique global.

 


« Il amène les choses à un nouvel extrême. J’aimerais que tous les concerts pop soient comme ça, mais la plupart des rock stars ne veulent pas faire sans le rétro-éclairage, parce que le rétro-éclairage les fait apparaître comme des héros. Kanye a confiance en lui. » Esmeralda Devlin


 

 

Ses concerts entrechoquent l’art, l’architecture et la mode, fusionnent toutes les disciplines créatives. Leur mise en scène ne dessine pas un simple arrière-plan, elles créent un environnement libérant et cristallisant son imaginaire et son imagination. Parce qu’éphémères, West veut ses spectacles mémorables, cherche à figer le temporel, à construire un événement qui se vit intensément et s’imprègne durablement, une expérience qui ne se grave pas trivialement sur DVD. Le Saint Pablo Tour déclasse l’antérieur, pas tant par sa puissance visuelle qu’émotionnelle. Comme une œuvre d’art interactive, les spectateurs deviennent, pour la première fois, acteurs de la représentation. Souvent, la tête d’affiche s’éclipse dans l’obscurité, laisse les sonorités rutilantes de sa musique vibrer, les fans se délecter, s’abandonner dans la lumière. « Il amène les choses à un nouvel extrême. J’aimerais que tous les concerts pop soient comme ça, mais la plupart des rock stars ne veulent pas faire sans le rétro-éclairage, parce que le rétro-éclairage les fait apparaître comme des héros. Kanye a confiance en lui. Certaines personnes voient juste le monde selon sa géométrie », commente Esmeralda Devlin, faiseuse d’idées scéniques folles pour Kanye West depuis près de dix ans. Kanye rayonne probablement de lui-même. Sûr de lui, l’esthétique et le propos artistique de son spectacle lui importent plus que sa propre mise en lumière. Comme ses morceaux, dont l’architecture et la tessiture l’emportent sur la performance vocale.

 

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Les beats de « Blood on the leaves » crissent comme de l’acier. Les frottements métalliques du dispositif scénique et les envolées autotunées ajoutent à l’atmosphère brute et industrielle. Le Saint Pablo Tour a épongé, digéré et pourléché l’univers de tous les concerts qui l’ont précédé : Glow in the dark dépeignait une figure esseulée sur une planète désertique, Yeezus racontait à grand faste l’histoire du roi David et empruntait à l’Enfer de Dante alors que Watch the throne juchait Jay-Z et Kanye West sur des cubes multi-écrans gargantuesques. La foule chante faux les paroles d’« Only one » ; cette fois-ci, Kanye West baigne seul dans un halo de lumière effervescent.

 

Jesus Walks

 

Une lueur immaculée se projette sur un fan hébété. Un autre le rejoint, puis deux, trois, six, dix … jusqu’à former un groupe compact et recueilli. « We on an ultralight beam, this is a god dream, this is a god dream, this is everything ». Les bras et les yeux plissés se lèvent au ciel, certains s’agenouillent même, les jambes alourdies par un trop-plein d’allégresse. On s’égosille comme à un culte. Les voix lancinantes de la chorale gospel dressent les poils et serrent les coeurs. Les corps semblent possédés. Illuminé à son tour, West passe facilement pour le messie. Littéralement surélevé, il trempe dans la fange sans même la toucher, impalpable comme Jésus. Il souffle entre les lignes « Je suis avec vous, mais au-dessus », pontifie sur des accords de piano, fascine et dévoue ses fidèles comme un gourou. Il a cette drôle d’aura, Kanye, celle qui vous pique d’une passion irraisonnée et vous presse d’acheter des t-shirts oranges vif à prix salé.

 

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Il a cette drôle de force de conviction Kanye, celle qui vous convainc de sa puissance divine et rend le grossier curieusement crédible. Il appelle l’audience conquise à suivre ses rêves, à croire en soi, il impulse, inspire et influence. Sur My beautiful dark twisted fantasy, l’artiste avouait ses travers, expulsait ses remords et quémandait la rédemption. Dieu l’a semble-t-il pris sous son aile. Depuis, il n’a de cesse de prêcher la bonne parole, comme l’ancien pécheur devenu apôtre Paul, Pablo. Paraît que Kanye West n’est pas très grand, en vrai. Sur scène, en contre-plongée, il semble surpuissant. Ye ne remercie jamais ses musiciens ni personne, sauf Dieu. Il s’assure d’être le seul à recueillir les applaudissements et l’attention, de nourrir plus qu’il n’en faut l’idolâtrie.

« That’s all it was Kanye, we still love Kanye, and I love you like Kanye loves Kanye. » West découpe les mots et toupine doucement pour capter tous les regards. Monsieur Kardashian a un ego gros comme la mémoire de LeBron James, mais pas seulement. En s’identifiant au Christ, il a peut-être trouvé l’humilité. Sur scène, pas de montagne de quinze mètres, d’écrans LED géants, de monstre en mousse, d’explosions pyrotechniques, de garde-robe tape à l’œil, de danseurs, de « guests », de musiciens ou de « backeurs ». Juste un micro, qu’il tient fermement dans sa main gantée. Avant Yeezus, en 2013, celui qui s’auto-surnommait encore le « Louis Vuitton Don » accumulait et superposait les sonorités et les goûts, les effets et les idées, les chaînes en or et les vêtements bariolés. Le packaging était saturé et tapageur.

 


« Je suis un minimaliste dans un corps de rappeur » Kanye West


 

Watch the throne célébrait l’opulence, avec ses vers hauts de gamme, son écrin clinquant et ses concerts ronflants. Puis Kanye a découvert le minimalisme et la pureté des lignes graphiques du Corbusier. Il livre l’industriel Yeezus dans son jus, un boîtier en plastique nu, révélant en transparence un CD que l’on croirait vierge. Désormais, seule sa musique compte, débarrassée de toute fioriture qui maquillerait trop le contenu. « Je suis un minimaliste dans un corps de rappeur » prône-t-il. Son style vestimentaire s’épure, ses collections Yeezy aussi, des basiques en coton luxueux dans des tons chair déclinés à l’infini. West s’est purgé du toc artistique, des dorures et des oripeaux. « Bam bam, ‘ey ‘ey ‘ey, Bam bam bam, bam bam dilla » ; les écrans des téléphones mouchètent et emplissent l’obscurité d’étoiles. Aussi majestueuses soient-elles, les installations mécaniques s’utilisent à juste dose, la palette de lumières se restreint à trois couleurs et l’émotion se décuple. Le spectacle est à la fois sobre et grandiose, l’expérience ésotérique. Yeezus le prophète est même devenu Pablo le disciple, un prédicateur plus proche des hommes, un bienfaiteur qui nous ressemble.

 

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Seul sur une scène dépouillée, dégagé de tout élément parasite, Yeezy s’auto-suffit, force et capture toute l’attention mais se met aussi à nu. La démesure de la mise en scène contraste avec la sobriété de sa posture. Perché sur son plateau, il impose sa supériorité mais prouve aussi son insignifiance face à la puissance de la musique, aux prouesses techniques, à l’ampleur du système d’éclairage, à l’immensité de la salle et à l’abondance des bras levés. Une fourmi dans la masse. Des cris de loup s’échappent de l’auditoire en introduction de « Wolves », pendant que les files indiennes de spots qui parcourent le toit jouent leur propre partition. Ye serait finalement humain, vulnérable même. Sans pouvoir se dérober de temps en temps pour reprendre haleine et se soûler d’eau fraîche, il parait parfois à bout de souffle, laisse aux spectateurs le soin de terminer des couplets entiers à sa place. Kanye expose ses limites et ses faiblesses sur un plateau bancal, sans rampes et sans issue, en proie aux anicroches et aux accidents. Il ne se cache plus derrière des cagoules couture Margiela, des dizaines de costumes flamboyants et d’artifices vains. Seul sur une scène dépouillée, dégagé de tout élément parasite, Yeezy s’auto-suffit, force et capture toute l’attention mais se met aussi à nu.

Au bout d’1h30, le vaisseau spatial se pose au sol, sous la clameur du public. Un assistant détache Kanye, qui traverse la salle sous un tunnel. Les lumières se rallument sur les cadavres de verres en plastique, les emballages papiers froissés, les culs de joints écrasés et les mines défaites. La foule se disperse doucement, amorphe, comme tirée brutalement d’un joli rêve.

Ecrit par Marine Desnoue

Une fâcheuse tendance à privilégier le beau à l'efficient. Comme Paul Pogba.

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