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Interview

il y a 7 mois

The Hop : « Le musicien reste rare dans le hip-hop FR. Pour les rappeurs, c’est dix fois plus de travail »

The Hop, c’est avant tout une bande de potes passionnée par les mêmes sonorités hip hop. Un amour commun qui les mène rapidement vers la création d’un orchestre gravitant autour de la crème du rap parisien (1995, Espieem, Jazzy Bazz…) en 2010. Aujourd’hui amputé d’une partie de sa formation originelle et revigoré par l’aventure acoustique Stud, le trio de base composée de Benjamin, Tony et Clément -devenu quatuor depuis l’intégration du dernier-venu Daniel-, continue son parcours de belle manière ; entre une apparition aux dernières Victoires de la Musique avec Nekfeu, et plus particulièrement leur participation à la première édition parisienne Red Bull Music Academy organisé cette semaine.

Le nom The Hop, c’est une référence à A Tribe Called Quest ?

Benjamin : Avant de se rencontrer, on faisait tous de la musique de notre côté. Clément et Tony se connaissaient déjà, un pote nous a présentés tous les trois, et on s’est dit pourquoi pas créer un groupe ensemble et commencer à jouer dans des petits bars. On avait déjà des potes rappeurs à l’époque : Espiiem, Jazzy Bazz, L’étrange et le qui deviendra 1995. On s’est dit que pour notre premier concert, on allait faire une grosse soirée hip-hop avec des musiciens à l’Abracadabra. La salle nous demandait un nom pour nous annoncer, c’est de cette manière qu’on est arrivé au nom de The Hop. À cette période, on écoutait vraiment beaucoup de hip-hop comme A Tribe Called Quest, les Jay Dee, le son de Detroit, tout ce rap un peu jazzy ou nu sound. C’était cohérent, ça indiquait bien notre affiliation.

L’idée initiale du groupe c’était ça, de ne jouer que pour des rappeurs ?

Benjamin : À la base on voulait juste avoir une formation instrumentale et inviter tous nos potes rappeurs et chanteurs. Dans notre premier concert de The Hop, il y’avait 1995, la Cool Connexion, Espiiem, L’Etrange et Kema. C’était il y a 6 ou 7 ans. À l’issue de ce concert on avait quelques compositions qu’on voulait défendre, mais sans avoir à amener 15 rappeurs à chaque fois. Il fallait qu’on fasse un choix et on a décidé de garder deux rappeurs et une chanteuse.

 

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C’était un format un peu à part dans le paysage du rap français, qui n’est pas forcément habitué aux bands ?

Benjamin : Niveau marketing ce n’était pas top car difficile à classer, mais ça nous permettait de couvrir en même temps le côté hip-hop et nu soul. Après un an d’existence, on était treize sur scène… Et cela jusqu’à notre premier EP.On faisait un peu fanfare avec une section de cuivre très dense musicalement, et visuellement ça fait une troupe. C’est clair que c’était original, mais l’inconvénient c’est que ce n’était pas du tout rentable. Ça devenait trop difficile d’être booké dans des salles, je crois même qu’on n’a jamais été tous ensemble en répétition. C’était un peu compliqué.

Tony : Du coup, on a réduit le nombre de personnes au fur et a mesure. Ça s’est resserré un peu naturellement et un peu par la force des choses.

Benjamin : On se rendait compte qu’à ce nombre, on ne pouvait pas tourner ou seulement à perte. En plus on faisait un son en live qui était beaucoup trop fouillis, tout le monde faisait son truc individuellement, ça pouvait être le bordel. L’autre problème, c’est que notre EP était un peu un fourre-tout, c’était dur d’avoir une vraie image. C’était ni hip-hop, ni soul… Ça peut être une force mais c’était difficile à marketer. Le coté hip-hop, couplet-refrain, plaisait aux producteurs mais nous de moins en moins. Ce fut la base d’une fin prématurée.

On a eu une proposition d’album hip-hop par Musicast dans la lignée de ce qu’on faisait avant. Pas commercial, mais un truc facile d’accès. On a pris six mois pour faire de nouveaux morceaux, et quand on leur a fait écouter les mecs ont pété un câble en nous disant que ce n’était pas hip-hop. À ce moment-là, on était en plein changement, on grandissait musicalement. C’est ce changement qui a été la source de notre séparation avec Kema et Espiiem. On arrivait plus à faire des morceaux hip-hop lambda, ça nous faisait chier.  À partir de ce hiatus, on a continué à faire du son en faisant rejet du hip-hop.

 

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Comment on arrive à imposer un live band dans le milieu hip-hop, face à des artistes peu habitués au langage musical des musiciens ?  

Benjamin : Franchement ça dépend. Espiiem, vu qu’il joue depuis longtemps avec nous, on n’a jamais eu de problèmes de communication, c’est un musicien dans le rap. Il a la notion du tempo et des rythmiques, qui sont assez développés. Par contre quelques temps plus tard, on a été amené a jouer avec un tas de rappeurs, et parfois on ne parlait pas la même langue. Quand on comptait en mesures, ils n’arrivaient pas à se repérer comme ça, il a fallu s’adapter. Mais on a commencé à la base des mecs qui étaient bons, ils avaient cette particularité, ils savaient jouer avec des musiciens.

Après cette pause, on s’est dit qu’il fallait refaire des trucs, on a trouvé dommage de laisser un projet mort-né alors qu’il avait du potentiel. On avait toujours des propositions de concerts.  Puis on eu l’opportunité d’enchaîner sur STUD avec YARD qui cherchait un live band. Le concept consistait a faire venir des rappeurs dans le studio Davout pour enregistrer des versions acoustique de leurs morceaux en vidéo. À partir de là, on est revenu dans le game mais sans même penser à un retour officiel de The Hop. Grace à STUD, on a pu jouer avec quelques pointures du rap français comme Mac Tyer, Medine, 113, Ärsenik, S.Pri Noir… On a vu que STUD marchait bien, on a donc garder cette formation à quatre musiciens qui était super intéressante.

Pour STUD on a été confronté à des rappeurs beaucoup moins à l’aise avec des musiciens, ils ne connaissaient pas notre langage. Si tu leur demandais combien de mesures dure ton premier couplet, ils ne savaient pas le dire, ils n’arrivaient pas à te faire la fin d’un couplet sans le refaire en entier… Ce ne sont pas de mauvais rappeurs, c’est juste leur manière de taffer. Avec le temps c’est devenu moins difficile, surtout avec les gens qu’on connaît.

 


Le coté hip-hop, couplet-refrain, plaisait aux producteurs mais à nous de moins en moins. Ce fut la base d’une fin prématurée.


 

Vous est-il déjà arrivé de mauvaises expériences avec des rappeurs, qui ne savent pas lire la musique ?

Benjamin : Tous les rappeurs avec qui c’était un peu tendu dans la communication, c’était stressant car ils étaient dans une zone inconnue. Mais aujourd’hui quand tu joues avec eux, il n’y a aucun souci. Par exemple, Mac Tyer ou Ärsenik marque une autre génération qui, à ma connaissance, à moins l’habitude de faire du live. Pour STUD, il fallait qu’ils jouent avec un métronome dans les oreilles. Ärsenik ça les faisaient chier, mais pour l’enregistrement il fallait s’y tenir ce qui a créé une petite tension. Passé cette étape, on a appris a se connaître et maintenant ça glisse. On sait qu’avec certains il ne faut pas attendre qu’ils t’expliquent donc on prend les informations en amont. Ça se passe toujours bien.

 

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Quand vous reprenez des morceaux hip-hop, le but est de vous les approprier ou de les reproduire le plus fidèlement possible ?

Tony : Cela dépend des morceaux, si on ne l’aime pas trop on va essayer de le changer. C’est subjectif.

Benjamin : Notre truc, c’est qu’on essaye au maximum de sonner comme une production live, on ne veut pas sonner jazzy. Quand tu joues du hip-hop en acoustique, c’est cool mais ça peut faire jazzy, gentillet et radicalement différent de la « prod' » originale. C’est quelque chose qui nous a souvent fait chier dans les concerts hip-hop, parfois le rendu est moins bon et tu retrouves moins l’énergie de ton son, c’est dommage. Avant de jouer avec un rappeur, on fait un vrai travail en amont. On prend son morceau pour quasiment refaire la « prod’ », garder les parties qu’on aime et pour celles qu’on ne peut pas faire, parce qu’on n’est pas assez, on joue par dessus. Le mauvais côté c’est que c’est un peu rigide, mais le bon c’est qu’on retrouve l’énergie du morceau original.

 

Vivre de la musique aujourd’hui à une certaine échelle, c’est forcément avoir plusieurs talents ?

Tony : On vit difficilement, mais chaque année ça devient de plus en plus sérieux. On peut en vivre, mais ce n’est pas facile. En tant que musicien, soit tu excelles dans ton instrument et tu fais partie des meilleurs, et là tu ne peux faire que ça, soit tu es obligé de te disperser.

Benjamin : Si tu joues seulement hip-hop, on ne peut pas vivre de ça. Faut être polyvalent, savoir faire des prods et savoir mixer. D’autres sources de revenus font que tu ne compteras plus que sur ton instrument. Malheureusement le musicien reste encore trop rare dans le hip-hop français. Il y a peu de rappeurs qui prennent ce risque, pour eux c’est plus de travail, dix fois plus de travail. Il doit faire rejouer ses « prods » avec des humains, il doit répéter, il n’a pas le même confort et en plus il doit diviser son cachet par dix. Il faut vraiment que le mec kiffe le groupe et ait une culture du band pour en avoir envie. Tu as des mecs qui font des très grosses tournées mais ils s’en foutent d’un orchestre. Et l’autre problème, c’est que le public ne se rend pas compte de la valeur ajoutée, surtout quand il s’agit des très jeunes qui n’ont pas de culture musicale autre que le hip-hop.

 

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Vous sentez ce problème de perception ?

Benjamin : En France, on a moins cette culture de band et de l’instrument. Aux States ils le font tous, ils ont des fanfares, ils sont beaucoup plus éduqués à détecter un bon musicien. Chez nous, il y a très peu d’émissions incorporant des musiciens, et donc peut de mises en valeur. C’est con, mais on a joué aux Victoires de la Musique avec Nekfeu, mais on a dû nous filmer 3 secondes ! On s’en fout, mais personne ne s’est dit qu’il fallait mettre en valeur un rappeur qui est venu avec un orchestre.

Tony : En Europe c’est assez élitiste. Dans les quartiers populaires, ça ne joue pas assez d’instruments. Je n’y suis jamais allé mais je pense que si tu vas en  Nouvelle-Orléans, c’est assez pauvre mais tu as une tradition de fanfare. Si tu parles de jouer dans une fanfare à un jeune d’ici, il te regarde sans te comprendre. En France le Conservatoire est gratuit pour ceux qui n’ont pas les moyens. C’est vraiment un truc de culture.

Benjamin : C’est une image un peu ringarde et austère, du coup ça repousse un peu les gens. Ce n’est pas l’endroit ou tu vas faire de la musique actuelle. Les gens qui apprennent le piano et qui font des trucs qu’ils n’aiment pas, au bout d’un moment ils arrêtent. L’enseignement attire moins.

 


Pour STUD, on a été confronté à des rappeurs beaucoup moins à l’aise avec des musiciens. Ils ne connaissaient pas notre langage. Si tu leur demandais « combien de mesures dure ton premier couplet ? », ils ne savaient pas répondre.


Quel est votre avis sur la question du financement des musiciens, surtout sur le streaming. Vous êtes pour votre part plus intéressés par une problématique de disponibilité de votre musique ou dans la récompense financière de votre travail.

Tony : Ce sont ces plateformes qui gagnent le plus dans l’histoire. Pas les artistes. On a bien compris que ce n’était par les concerts, les droits SACEM et les « prods ».

Benjamin : Si tu commences à penser à ça tu deviens « ouf ».  Ça ne sert a rien de continuer à grogner parce qu’on perds de l’argent car ça ne sert à rien.

Clément : Après le streaming offre un accès facile à la musique, c’est un peu à double tranchant.  C’est aussi grâce à ça qu’on voit plein d’artistes qui sortent de nulle part, qui font des millions de vues en un mois. Limite les maisons de disques sont secondaires, les artistes arrivent avec des projets tout faits et arrivent à signer vite avec seulement des clips postés sur You Tube. Après ça dépend de ton projet, si tu bosses et investis trois ans de ta vie sur un album, tu ne vas pas faire ça en streaming ou en gratuit. Après pour la promo et les projets gratuits, le streaming est idéal.

 

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Quels sont vos prochains projets ? 

Benjamin : On a pas mal de projets parallèles. On veut sortir un EP avec la nouvelle formation. On n’a pas de rappeurs ni de chanteurs attitrés mais au gré des collaborations on aura de nouvelles touches avec pour dénominateur commun The Hop. C’est la formule qu’on atrouvé  pour ne pas être cantonné à un style de rap et faire des projets variés. Et pourquoi pas tourner avec ça ? Ensuite, pourquoi pas se vendre en tant que live band pour des rappeurs qui voudraient avoir notre son ?

À coté de ça, on a des projets personnels, Loubenski fais pas mal de prods. On est aussi sur la tournée de Jazzy Bazz, qui est en train de créer un groupe, le 3.14 Band qui l’accompagne en live. On a un autre projet plus expérimental avec Sabrina Bellaouel, avec un autre nom : Aleph. On a fait une maquette qu’on continuera quand on aura le temps mais c’est un truc qu’on garde en tête. On veut aussi faire nos projets solos.

Si vous deviez citer chacun album mythique ? 

Benjamin : Slum Village. The Fantastic Vol.1.

Tony : Peut être le dernier Kendrick, pas encore mythique mais qui le deviendra.

Clément : Moi c’est le Madvillainy. La collaboration de l’univers commun d’un rappeur (MF Doom, ndlr) et d’un producteur (Madlib) m’avait mis une claque. Mais le Kendrick aussi, je l’avoue.

 

Retrouvez l’actualité du Red Bull Music Academy Festival sur le site.

Photos studio : Samir Le Babtou / Photo couverture : Camille Nehlig

Ecrit par Terence Bik

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