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Interview

il y a 3 mois

The Alchemist : « Niveau rap, j’ai un pied dans ce qui a été fait et un autre dans ce qui arrive »

La négociation avait été simple et sans détours : « si Alchemist vient à Paris c’est moi qui fait l’interview ». Non pas que mes collègues soient impressionnés par mon coup de pression de mytho, ni même qu’ils seraient incompétents, c’est juste qu’ils savent bien que ALC me revient de droit. 20 ans d’amour et de saignements de tympans face à la musique souvent ténébreuse mais toujours qualitative du petit producteur originaire de Beverly Hills. Le catalogue du bonhomme est unique, et surtout c’est l’un des rares des nineties qui continue de l’écrire en lettres d’or en 2017, comme l’atteste la prod de “FEAR.” sur l’album DAMN. de Kendrick Lamar.
Alchemist est affable, souriant et pas avare d’anecdotes. Je lui soutire sans mal quelques souvenirs alors que les micros ne sont pas encore branchés. « Y’a-t-il des rappeurs avec qui ça n’a pas marché ? »
« Ouais… Elzhi. Et pourtant c’est un frère. Il est venu chez moi une semaine mais on n’a pas réussi, on a dû faire la moitié d’un track. »
Dommage pour nous. Un autre ?
« Beanie Sigel. À l’époque Roc-A-Fella. Je sais pas pourquoi, ça l’a pas fait. »
Moi je sais. Si un album Alchemist/Beanie Sigel avait vu le jour, le rap aurait implosé et Watch The Throne se serait fait avec Robert Charleboi et Chimène Badi…

P.S. L’interview a été réalisé avant le décès de Prodigy. RIP P !

Photos : @lebougmelo

The Alchemist sera sur scène le 27 septembre pour le concert « Paris L.A. Bruxelles » du RBMA Festival Paris

 

Je me souviens de toi et de Big Twin quand vous aviez fait la première partie de Mobb Deep à la Scène Bastille [maintenant le Badaboum, ndlr]

Oh ! C’était y’a loooooongtemps.

 

Ouais, y’a plus de 10 ans [31 Janvier 2005]. Dans l’attitude tu ressemblais à un ado qui faisait sa première scène. T’étais comme un dingue à cracher tes lyrics, à taper dans toutes les mains…

Ouais ouais je crois que je me souviens de ce concert. Je me souviens être revenu aux states après cette tournée et de m’être dit « c’est bon on est à la maison en France ! »

 

Je me rappelle avoir vu dans tes yeux de la surprise de voir la foule complètement dingue.

Avant cette tournée j’avais un peu rappé avec mon groupe les Wholigans [duo de rap éphémère composé de deux ados de Beverly Hills, Alchemist donc, mais aussi Steve Caan, le fils du talentueux acteur James Caan] et je n’avais pas encore commencé à faire des sets en tant que DJ. C’était donc les toutes premières fois où je « performais » vraiment. Et l’accueil a été… oh shit ! Je me suis dit direct « il faut qu’on revienne vite, on est à la maison pour toujours ! »

 

L’année dernière tu es revenu pour un DJ set à la Maroquinnerie [2015 en réalité] et c’était la folie aussi.

Ouais c’était mortel. La France est un pays passionné. Quand vous aimez un truc vous l’aimez vraiment.

 

En ce qui concerne le hip hop je vais te dire pourquoi. C’est parce que nous, avant internet, on devait aller chercher le son littéralement. Il y avait toute une démarche pour se procurer un disque. On ne baignait pas dans le hip hop, quasiment tous les médias s’en foutaient, c’était un choix de vie. Aux USA le hip hop venait à toi de toute façon…

Ouais je vois… à l’époque de ce concert je me souviens que je prenais le truc très très au sérieux. Du coup je me donnais à 1000%. Havoc s’énervait et nous disait à Twin et moi « yo détendez-vous un peu les mecs, ne brûlez pas la scène direct ». Il ne voulait pas que… [il s’interrompt] Havoc n’est pas le gars qui va tout niquer en énergie sur scène, ça c’est plutôt Noyd. Havoc sonne vraiment bien en live, mais il est plutôt dans sa bulle…. il nous répétait « calmez-vous un peu les gars ! » [rires]. Maintenant quand je fais une scène ou un DJ set je suis plus à l’aise, je me dis « allons kiffer », je n’ai plus l’impression de devoir prouver comme à l’époque. Mais j’ai encore ce trac, cette pression, quand je dois enregistrer un couplet. Je suis tout seul dans mon studio, je m’enregistre moi-même tôt le matin [rires], je me demande si je vais être bon ou pas. Quand je dois rapper dans un live ou que je dois faire un DJ set, la veille je regarde les meilleurs, genre une vidéo live de Rakim ou… [il réfléchit] des Pink Floyds, ou un solo de guitare de Carlos Santana. Je fouille sur Youtube et je mate ce qui a été fait de meilleur.

 

 

Un truc que je kiffe grave sur tes DJ sets c’est que tu joues tes morceaux mais juste les instrus. C’est une putain de bonne idée parce que pour la majeure partie de tes productions, elles se suffisent à elles-mêmes.

Je crois que j’ai commencé à faire ça à la fin de ma tournée avec Just Blaze. Je me sens béni de pouvoir faire ça et je dis aux autres producteurs qui sont au même niveau que moi de commencer à le faire aussi. Il y a des soirées où je suis programmé et où je ne joue pas un seul de mes sons, mais quand je suis booké en tête d’affiche, quand les gens viennent pour moi spécifiquement, je sais que je peux le faire. Et d’ailleurs, quoi que je fasse, y’a toujours un gars qui vient me voir et qui me montre un track sur son téléphone genre « yo t’as pas mis ce son de Durag Dynasty [album en commun avec le groupe de Planet Asia] ».

 

L’inverse marche aussi, à ton dernier DJ set justement, j’étais avec un pote [Phiné, quoi de neuf !], toute la salle était en ébullition, et tu joues l’instru de “Break The Bank” de ScHoolboy Q. Tout le monde pète un câble, moi le premier, et j’entends mon pote derrière moi qui crie « ah mais c’est lui aussi celle làààà » [rires]

Ça tue. Ouais je suis à cette croisée des chemins. Y’a ceux qui connaissent ma carrière et d’autres plus jeunes qui ne savent pas du tout qui je suis mais qui me disent « c’est mortel ce que t’as fait pour ScHoolboy Q, Kendrick Lamar ». J’ai un pied dans ce qui a été fait et un autre dans ce qui arrive, c’est une bénédiction de bosser avec les nouveaux talents.

 

Tu as fait un son très south sur ton deuxième album Chemical Warfare (2009), “That’ll Work” avec Juvenile et Three Six Mafia, je l’avais trouvé particulièrement réussi.

À ce moment là ouais…

 

 

Tu aimes la Trap ?

Ouais carrément ! J’ai fait un son avec Migos d’ailleurs… Mais peut-être que tu veux savoir si je ferais un son qui sonne comme eux ?

 

Non non. Je veux savoir si tu comptes faire des sons typés Trap mais à ta façon.

Ouais j’expérimente tout le temps. J’ai plein de beats comme ça. J’ai bossé avec A$AP Ferg récemment, et Rocky aussi. On était en studio et j’ai joué des sons. On a tripé dessus. Mais c’était des sons qui avaient mon style tu vois. Ils ont mis des sons à eux ensuite et je me suis dit qu’il faudrait que je passe genre une semaine à construire des sons qui ont leurs ambiances plutôt que de leur jouer des prods que j’ai déjà faites. Rocky trouvait mes sons cools…. Ferg était moins dedans. C’est le Trap Lord ! Du coup je suis retourné chez moi et j’ai fait des sons qui avaient cette vibe Trap. Je me suis éloigné des samples pour l’occasion, je suis sorti de ma zone de confort. Avec les samples j’arrive toujours à les assembler de façon harmonieuse… Tu vois par exemple le Bomb Squad [pôle de production superstar de la fin des années 80, affilié à Public Enemy], ils avaient énormément de samples par morceau, ça sonnait souvent un peu chaotique, c’était parfois dissonant entre la basse et les cuivres par exemple, mais ça fonctionnait, c’était le style de l’époque. C’était comme l’orchestration sauvage de la folie ! Et ça donnait un sentiment d’agressivité dans leur musique. Et Rocky me faisait écouter des vieux Three Six mafia qui me rappelaient le Bomb Squad et je lui disais « on ne peut plus faire ça, il y a 17 samples à clearer là-dedans ! » [rires]. Bref je suis revenu vers Ferg avec des beats dans son style, on a fait quelques tracks, on verra bien si ça finit quelque part.

 

Mike WiLL Made-It par exemple, je trouve qu’il match avec toi. C’est un producteur de Trap plutôt dark, je me dis que si tu faisais de la Trap ça pourrait ressembler à ce qu’il fait.

Ouais, je me suis dit la même chose en écoutant pas mal de ses beats. D’ailleurs on a été en studio ensemble et on a fait des sons. Et pour moi, les beats darks dont tu parles, ça ressemble beaucoup à Bang Bang de CNN [son produit par Alchemist dans l’album The Reunion de CNN en 2000] mais avec un autre BPM [battement par minute, ce qui définit la rapidité d’une rythmique]. La transition serait plutôt facile vers le style d’aujourd’hui, il faut juste que je trouve le truc qui me mette à l’aise. Mais je m’amuse à faire des choses dans ce sens.

 

 

Quel est ton « production process » ? J’imagine que tu as fait des beats en 5 mn et d’autres en 3 semaines. Mon pote Globe [il était le tour manager d’Alchemist en Europe] m’a dit qu’une journée d’Alchemist c’est « fumer de la weed et faire des beats, point barre ».

[sourire] Oh je devrais l’engager pour faire les interviews à ma place ! [rires] Oui c’est plus ou moins ça… [il réfléchit]. Mon inspiration peut arriver d’un morceau que j’ai écouté, d’un sample, d’un truc que j’ai entendu…. Ça peut venir d’un morceau que j’écoute et je vais être inspiré juste par les drums.

 

Tu peux passer une journée à écouter des sons pour t’inspirer ?

Non pas du tout ! J’ai besoin de me réveiller le matin et d’écouter ce que j’ai travaillé la veille. Et d’ailleurs c’est surtout parce qu’on fume beaucoup de weed, que le jour suivant est nécessaire pour évaluer ce que j’ai fait la veille. Et là je fume à nouveau et je crée à nouveau…. Les beats peuvent être fait rapidement et la plupart du temps les bonnes idées se cuisinent rapidement… J Dilla par exemple, de ce qu’on m’a dit, apparement il était ultra concentré. Il écoutait un disque pendant longtemps et faisait le beat dans sa tête. Quand j’ai commencé à faire des beats j’étais comme ça, genre j’écoutais plein de disques, j’en trouvais un avec un sample mortel et je rentrais chez moi en me disant « I’m gonna kill it ! » et j’y accolais le beat que j’avais imaginé. Maintenant je ne fais plus comme ça. J’achète des disques, je rentre chez moi, j’en achète d’autres, et je rentre avec des disques que j’aurais laissé au magasin à l’époque. Je veux être entouré par le maximum de musique et de bonnes idées, et je veux les redécouvrir quand je travaille… Avant je mettais en forme la boucle en premier, puis le beat. J’ai observé DJ Premier produire, et lui il écoute les disques avec un charley [il mime le bruit] et une caisse claire, il a besoin d’un rythme. E-Swift faisait comme ça aussi quand je le captais quand j’étais jeune à LA…

 

E-Swift ! [j’exprime comme je peux mon enthousiasme face à l’évocation du producteur de Tha Liks]

Il y a plein de technique de productions… C’est vrai que c’est cool d’avoir déjà l’ébauche d’un beat, parfois tu écoutes un disque et il y quelque chose qui atterrit parfaitement sur ton rythme… Je me souviens une fois, j’étais avec Large Professor, et il me regardait triturer un sample dans tous les sens et il m’a dit « ce qu’on fait Q-Tip et moi c’est qu’on prend une boucle, et une autre, puis une autre, et on les mixe ensemble ». C’est un autre niveau de technique, de soin apporté à la prod, et ça la rendait unique. Quand tu joues un beat et que tu cherches juste quelque chose à mettre dessus ça te limite…. Aujourd’hui je veux m’assoir pour travailler et je ne veux pas savoir direct quel chemin je vais emprunter dans mon process créatif, si tu vois ce que je veux dire ? C’est le mystère qui donne tout le piment au truc, je veux pouvoir me dire à la fin « wow j’ai fait ça, mais comment c’est arrivé ? ».

 

Est-ce qu’il y une histoire spéciale derrière un de tes sons ? Genre tu as donné la prod de “Worst Come To Worst” à Busta Rhymes et il la refuse et ça finit chez Dilated Peoples ?

[Il rigole de cette hypothèse et se creuse les méninges pour me trouver une bonne anecdote] Well… un des sons qui a le mieux marché pour moi, qui m’a le plus rapporté de fric, parce que l’album a vendu énormément, c’est “Nothin On Me” sur Carter III de Lil Wayne.

 

D’ailleurs il y deux beats sur ce morceau et Wayne pose sur la deuxième partie…

Oui je ne l’ai pas produite celle-là. J’ai lutté pour que Wayne pose sur ma partie mais je n’étais pas là pour les prises de voix. Bref… j’avais fait ce beat pour mon album Chemical Warfare, j’avais Juelz Santana et Fabolous dessus. Mais avant de l’envoyer à Wayne je l’ai envoyé à N.O.R.E. et il a fait un morceau qui s’appelait “Drink Champ“, ce qui est marrant puisque le show radio qu’il fait maintenant s’appelle “Drink Champ“. Bref… je finis par apprendre que non seulement Wayne kiffe le beat mais qu’en plus il le veut pour son album ! Donc j’ai dû demander à N.O.R.E. [il prend une voix suppliante] « Yo man, ce beat a été utilisé ». J’adore N.O.R.E. il m’a juste dit « ok donne moi un autre son et c’est cool » il n’en a jamais fait tout un fromage, shout out to N.O.R.E. À chaque fois que je bosse avec lui c’est mortel. Je lui fait écouter deux ou trois sons il est chaud direct.

 

 

Pourquoi tu ferais pas un album entier avec lui ?

Avec N.O.R.E ? Naaan, il est fou mec ! [rires] Blague à part je le kiffe, je suis content de son succès.

 

Il y a un truc que je voulais te demander… Avec un pote à moi [Flag Jones big up] on se tape des barres sur toi. Dès que tu balances un de tes sons crades et lugubres , qu’on adore à chaque fois, on se demande « mais qu’est-ce qu’il a comme problème ALC, il est déprimé ou quoi, il a dû louper un repas ! » [rires]

Ouais je vois, genre « il a dû se passer quelque chose c’est pas possible ! » [rires] Je crois que j’ai toujours aimé ce genre de sons. Mais j’aime aussi beaucoup les beats plus soul, les beats plus cinématographiques…

 

Ok mais je kiffe parce que tu reviens toujours à du sale à un moment ou un autre.

Ouais, c’est des sons qui te mettent une certaine pression. Du genre de The Realness de Group Home [produit par DJ Premier]. C’est vrai que c’est un peu ma marque de fabrique. Denaun Porter [alias Mr. Porter en tant que producteur, membre éminent du groupe d’Eminem D12 et producteur entre autres bombes de… 94 de Rohff] qui est souvent chez moi à écouter des sons, m’a déjà dit : « mais comment tu fais pour toujours trouver des samples qui sonnent comme toi ! ». Ce qui est marrant comme idée, comment veux-tu que le sample d’un disque sonne comme toi ? [rires]. J’imagine qu’utiliser un certain genre de disques à répétition, que de faire un style de beats particuliers avec ces samples, et bien ça devient toi en quelque sorte. Ce qui est cool… Mais j’aime bien surprendre aussi.

 

Quand j’écoute tes beats soul il y toujours des éléments qui font que ça sonne comme du Alchemist.

Oui tant mieux. Et d’ailleurs le fait que j’aime les beats crades c’est ce qui fait que j’aime la Trap. Des sons comme OG Bobby Johnson [de QUE] putain ! Tu vois ce beat ? [j’acquiesce dans un sourire] Ce beat est tellement hard mec ! Encore une fois ça m’a rappelé Bang Bang de CNN, c’est juste que le schéma du beat est différent.

 

Comment ça s’est passé la première fois avec Mobb Deep ? En fait, vu que les deux premiers beats que tu leur as donnés c’est The Realest et Thug Muzik [deux fantastiques boucheries sur l’album Murda Muzik en 1999] comment ont-ils réagi ? Havoc a dû te regarder avec une sorte d’angoisse genre « mais qui est ce putain de gars ? » [grands éclats de rires]

En fait la connexion s’est faite lentement. Je bossais avec Infamous Mobb en premier et ils ont dit à Havoc et Prodigy « on a un bon gars à vous présenter ». J’ai rencontré Infamous Mobb grâce à Muggs (le DJ/Producteur de Cypress Hill et mentor de Alchemist à LA). Bref j’apprends par les gars d’Infamous Mobb que Havoc et Prodigy sont en train de bosser sur Murda Muzik. J’avais toujours une DAT sur moi avec plein de sons. Des beats finis mais aussi juste des boucles assemblées que j’intitulais « Interludes » à l’époque, ces sons là j’avais quasiment rien fait.

 

Oui d’ailleurs quand j’ai écouté l’original de The Realest j’ai vu qu’il n’y avait rien de spécial en plus sur ta prod.

Oui oui, et en fait y’avait rien à faire de plus. Mais à l’époque j’étais dans l’orgueil du beatmaker, j’étais pas encore en mode producteur, donc pour moi c’était un « interlude », pas un beat fini. Mais bref, je vais en studio pour les capter et il n’y a que Havoc. Je lui fais écouter des sons et il bloque sur The Realest. Ensuite Prodigy débarque, je lui fais écouter tous les sons pareil, et il bloque aussi sur The Realest. Du coup c’était évident qu’on allait faire un track avec cette base.

 

Et pour Thug Muzik ?

J’avais fait ce son pour la compil de Muggs, Soul Assassin. Et quand les gars d’Infamous Mobb ont posé leurs voix c’était tellement dope qu’ils ont décidé de mettre Prodigy dessus et de donner le track pour Murda Muzik. Muggs a dit « ok ».

 

 

Putain ce couplet de Prodigy est complètement fou…

[il cite Prodigy] « Leave them like the letter T » [littéralement « les laisser comme la lettre T », laisser ses ennemis inanimés en croix sur le sol]. Ouais… en fait voilà, ça s’est fait à la cool et graduellement avec Mobb Deep…. Havoc est tellement fort mec. Je l’ai observé tellement de fois faire du son et je me disais « putain le mec est tellement bon ». Vraiment un des plus grands, son talent est tellement naturel. Et quand il fait du son il est même pas bourré, il est au delà de bourré. Il te sort un son tu te dis « ouais ok faut voir », et ensuite ils écrivent leurs lyrics, posent leurs couplets, et le track est fantastique ! C’est là que j’ai appris qu’il y a des beats mortels, et il y a des beats qui sont bon pour faire un morceau. Parfois les meilleurs beats ne sont pas les meilleurs pour un morceau. Maintenant je suis parfois en mode « Instrumental » et je fais des projets comme Israeli Salad.

 

J’adore ce projet. Mais je me disais que ça aurait pu être cool de mettre un rappeur comme Blu sur ces sons.

Oui c’est vrai, mais quand je l’ai fait je ne pensais qu’à aboutir le projet dans sa version instrumentale, j’écoutais du Madlib, des trucs comme ça…. Et ça a été un challenge pour moi, je mettais en boucle des musiques que j’aurais laissées normalement. Je voulais faire les choses différemment, parce que mes goûts sont ancrés dans ma tête, mais peut-être que les auditeurs pensent différemment. Je me suis forcé à aller dans d’autres directions.

 

À ton début de carrière je trouve que tes beats et ceux de Evidence étaient vraiment dans la même veine, c’était dur de savoir qui avait fait quoi.

Oui c’est vrai, on a commencé à faire du son ensemble, on était au lycée ensemble. Il y avait quand même quelques détails qui révélaient qui avait produit, mais c’est vrai que pour les gens c’était dur de différencier.

 

Quand j’écoute vos prods sur Focused Daily [le premier album de Defari, génial] ou sur Platform [le premier Dilated Peoples, fou], y’a vraiment une similarité.

Oui, mais sur ces projets on bossait tous ensemble pour faire des albums, donc il y avait une trame globale, on poussait tous dans le même sens, y’avait une direction.

 

Avec tous les rappeurs que tu as croisés, lesquels t’ont le plus impressionné en studio ?

Pfff… [il répète la question devant l’ampleur de la tâche] Lesquels m’ont le plus impressionné… Il y en a beaucoup. Blu est vraiment étonnant. Camp Lo aussi. J’ai bossé avec eux une fois, je me suis dis « what the fuck, ils sont vraiment parfaits ». Big Pun c’était vraiment incroyable à voir en studio, c’était dingue de bosser avec lui…. J’ai vraiment eu de la chance de bosser avec toute sorte de rappeurs talentueux. Pour certains ça peut prendre plus de temps mais ce qui est vraiment important c’est la qualité du rendu final, je m’en fous si ça doit prendre 6 heures.

 

 

Est-ce qu’il y des sons d’autres producteurs que tu aimerais avoir produit ?

Tellement ! Tu rigoles ou quoi ? Tous les producteurs que je kiffe, je trouve qu’ils sont bien meilleurs que moi [rires]. Tous les textos que j’envoie à mes amis producteurs et rappeurs sont tous pareils : c’est moi qui devient dingue sur leurs sons genre « espèce de bâtard » ou « ta prod est dingue » ou « ton album est incroyable » ou encore « j’adore ton couplet ». Je suis ce genre de gars, à dire à mes potes combien ils ont déchiré. Un mec comme Roc Marciano, je le texte tout le temps du genre « yo mec what the fuuuck ! ».

 

Tu peux expliquer rapidement comment ça s’est passé pour “FEAR.”, le track que tu as produit pour l’album de Kendrick Lamar ?

Ok… À la base j’ai rencontré Kendrick et ScHoolboy Q au même moment, et même si au final j’ai fini par beaucoup plus bosser avec Q, ça a toujours été cool entre Kendrick et moi. Quand je tournais avec Eminem, je me retrouvais souvent en backstage avec Kendrick et on parlait beaucoup…. Bref à un moment on finissait l’album de Q [Blank Face] et je me ramène au studio pour du mix, Q n’était pas encore arrivé. J’avais ma MPC que j’avais prise pour faire écouter quelques sons à Q. Donc j’arrive dans le studio, et y’a Kendrick, Sounwave, Thundercat, un ou deux ingénieurs du son… Ils me disent « oh t’as ta MPC avec toi ». D’ailleurs je devais ressembler à un dingue avec ma MPC sous le bras, même pas dans un sac [rires]… Kendrick me fait « tu dois avoir des sons à faire écouter alors ? ». Du coup je me plug à la console et je fais écouter des sons qui à mon sens seraient cools pour lui. Et il en kiffe un bon paquet. Du coup je commence des sessions pro tools avec deux sons, je joue les beats, Thundercat se met à jouer de la basse dessus c’était fou ! On enregistre comme ça pendant une bonne heure. D’ailleurs je ne sais pas si on va en faire quelque chose, qui sait ? [faites un effort les gars !] Bref “FEAR.” est un des 4 ou 5 beats que j’ai laissé à Kendrick ce jour-là. J’ai su par la suite qu’il bossait sur cette prod. Peu après j’ai pu écouter le premier couplet et le refrain qu’il avait posés et j’ai trouvé ça mortel. C’était au tout début de la conception de DAMN., il n’avait fait que le titre produit par 9th Wonder [“DUCKWORTH.”, où Kendrick raconte le braquage qui a failli mal tourner entre son père et le CEO de TDE]. On s’appelle et il me le fait écouter, le truc m’a explosé à la gueule ! Juste après j’appelle 9th Wonder, qui n’avait pas encore écouter le morceau, et je lui dit « mec ta vie est sur le point de changer ! » [rires]. J’ai ensuite capté Kendrick toute la semaine suivante et on a fait plusieurs choses… j’ai fait plein de trucs cette semaine-là avec lui, donc on verra.

 

J’ai lu une interview de ScHoolboy Q qui disait avoir beaucoup de morceaux avec toi qui ne sont pas sortis…

Oh Q et moi on a un dossier entier ça c’est sûr. Il passe tout le temps à mon studio, c’est un des partenaires les plus proches, comme Earl [Sweatshirt], Action [Bronson], Roc [Marciano], Ev [Evidence]… j’en oublie sûrement. C’est la famille.

 

 

Tu es connecté avec Griselda Records [Westside Gunn & Conway], et pour moi leur producteur maison, Daringer, est vraiment un de tes enfants musicalement.

Mouais… il a plein d’éléments qui proviennent de toutes ses influences. Je vois beaucoup Premier dans ses sons aussi.

 

Oui d’accord, mais je vois surtout ton ambiance.

Mmmh… Je pense qu’on prend tous des éléments des gens qu’on admire. Je me demande souvent « comment les Beatnuts feraient ce beat, comment Pete Rock découperait ce sample, comment T-Ray [producteur méconnu et pourtant super fort, notamment sur le premier Artifacts] ferait, comment Showbiz s’y prendrait, comment Lord Finesse gérerait les charleys »… Je pense à tous ces mecs et d’une certaine façon je les incorpore dans mon son, je fais ça tout le temps. Tu dis que Daringer sonne comme moi ? Et bien je suis flatté parce que je le trouve vraiment dope. J’écoute ses trucs et ça me motive. Je n’ai jamais pensé qu’il me prenait mon son.

 

Je n’ai pas dit ça.

Ok juste une inspiration alors.

 

Oui il a dit « je kiffe Alchemist, RZA, Havoc, Premier ».

Ok. Là, avec tous les projets qu’ils ont fait maintenant, je crois qu’on peut dire qu’on capte quel est la texture de sa musique. Il assure grave. Toute l’équipe Griselda. C’est Planet Asia qui m’a présenté Westside Gunn au départ. Tout ce que j’ai entendu est invariablement mortel. Ça tue qu’ils aient signé sur Shady records [le label d’Eminem], ils vont toucher de nouveaux fans.

 

Dernière question je suppose [je regarde à côté de moi, on me dit que oui], à quoi on peut s’attendre de ta part en 2017 ? J’ai cru comprendre que l’album que tu as fait avec Griselda va se transformer en un super album avec trois producteurs [Alchemist donc, mais aussi Daringer et… Just Blaze !].

Oui c’est à eux de voir mais c’est bien possible. On a fait des trucs de fous ensemble. Sinon on sort en juillet un nouveau Good Book avec mon gars Budgie. Y’a Action Bronson dessus, Mobb Deep, Westside Gunn et Conway… Le prochain Evidence aussi, on a littéralement fini le weekend dernier. J’ai 5 ou 6 sons dessus, le projet est dingue. J’ai envoyé pas mal de prods à Prodigy aussi, on bosse. J’ai pas mal de projets instrumentaux pour cette année aussi, je continue ma série de maxis 45 tours, pas mal de choses avec Mach [Mach-Hommy, le rappeur haïtien un temps chez Griselda Records]. Dans peu de temps il aura matière a sortir un album bien solide. C’est un de mes rappeurs préférés en ce moment, The God Fahim est très chaud aussi. J’ai fait quelques tracks avec Earl Sweatshirt et Knxwledge. Earl est vraiment un gosse spécial. J’en ai croisé beaucoup mais il est vraiment différent. Il m’a fait découvrir des tas de trucs, du jazz underground ou des morceaux de M.O.P. que je ne connaissais pas. Et il a 20 piges ! Damn !

 

Ecrit par Bardamu

Je suis le sexto que l'argot envoie à la poésie.

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    daggo says:

    Le concert à La Scène Bastille que vous évoquez a eu lieu le 31 janvier 2005, et non en 2004 ([j’ai conservé le ticket ;) ]

      Bardamu says:

      Et bien merci, je ne retrouvais pas la date

    Franky55 says:

    Vraiment très bonne interview du patron Alchemist, je me serais presque cru dans Gasface :P