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il y a 5 mois

Myth Syzer : « Jamais je n’aurais cru que je ferais des interviews dans ma vie. »

L’extraordinaire n’est pas forcément palpable à chaque instant. Quand l’opportunité de discuter avec Myth Syzer s’offre à nous, on y voit un artiste bourré de talent qui ne fait que monter. Il compose des productions originales, il joue pour des soirées prisées, il fait partie d’une espèce de niche parisienne branchée comme s’il en avait toujours été. Tout droit venu de Vendée, Myth Syzer devait faire carrière comme mécanicien chez Alfa Roméo. Pour lui tout ce qui vit n’était pas prévu au programme.

 

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Photos : @kevinjordanoshea 

À quel moment tu as pris conscience que tu pouvais être producteur ?

 Tout petit à 6 ans, je frissonnais quand j’écoutais des sons, ça me mettait dans des émotions de « ouf ». Un moment, je me suis dit, il faut que je fasse plus que l’écouter, il faut vraiment que je la fasse. Je pense que je peux apporter quelque chose dans cette musique. Au début, j’écoutais ce que mon père et mon frère passaient de Joe Cocker à Otis Redding, de Joe Satriani à Jimi Hendrix, puis Eminem, MC Solaar, Alliance Ethnik… Mon grand frère cachait ses CD, sa Game Boy, il me cassait les couilles. Dès que je trouvais ses albums, c’était comme une relique, j’avais l’impression de trouver un trésor. Du coup, j’avais encore plus d’émotion, le sentiment de braver un interdit.

 

Quand as-tu décidé de concrétiser cette envie de faire de la musique ?

 Je viens d’une petite ville où il n’y a personne et à un moment on m’a dit que je pouvais faire des dates pour jouer ma musique devant des personnes. Je faisais du son et un jour je suis monté sur Paris, on m’a dit : « Mec, faut que tu fasses une date. » J’ai pris conscience que ça devenait réel.

 


« Mon grand frère cachait ses CD, sa Game Boy, il me cassait les couilles. Dès que je trouvais ses albums, c’était comme une relique, j’avais l’impression de trouver un trésor. »


 

Je voulais plutôt parler de l’instant où tu as commencé concrètement à produire ?

 À 18 ans. J’avais un pote qui maniait déjà son logiciel de musique et il m’a demandé : « T’es chaud d’en faire avec moi ? » J’ai sauté sur l’occasion. Pendant longtemps, j’étais en phase d’apprentissage car il n’y avait pas les tutoriels YouTube. Du coup, ça se faisait par le bouche à oreille grâce aux potes. D’ailleurs avec Ikaz Boi, on est ensemble depuis le début.

 

Alors qu’on pourrait croire de l’extérieur, avec vos deux signatures sur Bromance, qu’il s’agit d’une connexion parisienne.

 À la base on est du charbon de « ouf » nous ! On a évolué ensemble, on est « poto » depuis 10 ans, ça fait plaisir. On a commencé le son ensemble, il m’a appris des trucs, je lui ai appris des trucs. En fait, c’est un pote qui nous a connectés car je crois qu’on était les deux seuls à faire des « instrus » dans notre coin (rires, ndlr).

 

Tu as besoin de conditions particulières pour travailler ?

 Avant quand j’étais dans un truc un peu plus doux et émotionnel comme mes projets Hyt, j’éteignais les lumières quand je composais. C’était moins du beatmaking, on est dans l’ambiance tu vois ? J’avais plus besoin d’être dans mon univers pour faire ça. Mais le genre d’ « instru » pour rappeur, je peux les faire dans le train. Je suis pas mal inspirer dans les transports. Dans le train, je sors mon « ordi » pour composer et dans le métro dès que je rentre chez moi je m’y mets. Parfois j’enregistre des notes vocales ou des personnes qui font de la musique dans le métro pour les sampler. Il y a un mec qui fait de la flûte à République qui est trop lourd, je l’ai rajouté sur un son. J’adore l’ambiance de la ville, le bruit des gens qui passent je trouve ça super intéressant, donc si je tombe sur des mélodies, je prends.

 

 

D’ailleurs, on ressent cette ambiance avec Bon Gamin. Comment ça fonctionne entre vous ?

Ichon peut me dire : « J’ai envie de me mettre dans ce style. » Du coup, « boom », je le fais. Loveni me passe un sample, du coup je vais le sampler. Et moi parfois j’arrive avec mes « beats » et ils en « kickent » certains et d’autres non. On n’est pas forcément obligés d’être ensemble en studio pour réfléchir aux processus de création. On a un groupe Facebook, on se parle là-dessus et on se rejoint après pour enregistrer. Mais parfois on se fait des « brainstorming » un peu plus important où on se pose ensemble pour réfléchir à ce qu’on souhaite apporter sur un « track », un projet…

 

À tes débuts, tu multipliais les projets, tu travaillais avec un tas d’entités, Joke racontait même dans une interview que tu lui envoyais des « palettes de prods » impressionnantes…

 À l’époque, j’étais super-productif de « ouf ». Aujourd’hui je suis plus dans la qualité que la quantité. Je ne suis pas content de tout ce que j’ai fait actuellement mais j’essayais, c’est ça le truc. J’expérimentais tout : des nouveaux styles, des nouvelles sonorités, des nouveaux « drums »…

 

Cette productivité dénote un peu au cœur du label Grande Ville où les projets demandent plus de temps et accouchent parfois dans la douleur.

 Ouais. Mais je t’avoue que moi je ne suis plus trop dans Grande Ville t’as vu…

Ah ouais ?

Ouais. Justement, musicalement je me concentre vraiment sur moi aujourd’hui et sur Bromance. Ce sont des potes mais je ne fais plus rien avec eux.

 

D’ailleurs comment s’est faite la connexion avec Bromance ?

 Directement avec Brodinski sur Twitter.

 


« Parfois j’enregistre des notes vocales ou des personnes qui font de la musique dans le métro pour les sampler. Il y a un mec qui fait de la flûte à République qui est trop lourd, je l’ai rajouté sur un son. »


 

C’est une opportunité que tu attendais ?

J’y ai pensé avant que ça m’arrive. J’adorais l’image qu’ils avaient, leurs prises de risques et le rayonnement international. Ils ne restent pas dans la case du petit Parisien qui fait de la musique pour Parisiens. Je trouve que leur direction artistique est super cool.
Un label c’est un encadrement en plus, je pourrais être dans mon coin dans une grotte mais ce n’est pas la vie que je veux. Je recherche à partager des choses avec des gens, il ne faut pas être égoïste avec sa musique.

Aujourd’hui, tu cherches à te consacrer uniquement au projet « Myth Syzer » ou tu vas aussi travailler pour d’autres artistes ?

 J’aime les deux, j’aime le projet solo et j’aime le projet « beatmaker » que j’aimerais approfondir pour la scène US et certains en France. Ça va être du 50-50. Vraiment, j’aime autant être en studio avec des rappeurs qu’être sur scène pour défendre mes idées. Justement Bromance me permet de faire tout ça. Brodinski est hyper-connecté aux États-Unis, il m’aide beaucoup sur mes placements de « prods ». Mais je crois finalement que je préférerais acquérir une dimension d’artiste solo, que les gens se déplacent pour écouter ma musique. Donc ça serait plus du 70-30.

 

La suite pour toi c’est les États-Unis ?

 Je n’ai pas forcément envie de vivre là-bas, mais je souhaite vraiment produire des rappeurs américains : genre Young Thug, Future, Lil Uzi Vert…

 

Cerebral, l’EP que tu as sorti avec Ikaz Boi, sonne un peu comme une introduction à d’autres projets en commun ?

 Ce sont les cacahuètes, c’est l’apéritif. C’est possible qu’il y ait une suite car c’est un duo qui marche bien. Ma mère me dit souvent que quand on fait des trucs tous les deux, ça se passe bien, donc il faut continuer.

 

(Rires…) Ta mère a un regard sur ce que tu fais ?

 De « ouf »… C’est ma fan numéro un, elle est super à l’écoute. Elle aime quand je suis calme, quand je suis doux. C’est ce qu’il y a de mieux, d’avoir une maman qui t’encourage.

 

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Quelle est l’histoire derrière la pochette de Cerebral ?

 La pochette c’est quoi la pochette ? C’est deux « potos » qui se parlent, il n’y a pas d’artifice. On avait kiffé sur la « cover » d’un gars des États-Unis, c’était un truc super simple à l’argentique. Du coup, on s’est dit qu’on allait trouver un petit spot sympa et faire ça. Il y a eu plein de « shoots » et la photo sur la pochette on savait presque pas qu’elle avait été prise. Et on trouvait ça cool qu’il y ait un gars qui ne qui ne fasse pas parti du duo… Le « Renoi » a droite fait partie intégrante de la pochette. Ce cliché ressemble vraiment à la vraie vie, on est nous-mêmes.

 

Comment vous travaillez ensemble sur les clips ?

 Pour le clip avec Hamza, chacun amène ses idées que ce soit moi ou Ikaz. On expose notre vision par mail et du coup en découle une conversation pour vraiment avoir ce qu’on recherche.

 

Comment s’est faite la connexion avec Hamza ?

 

Par le biais de Nico Bellagio qui est le DJ d’Hamza, c’est mon « poto » depuis longtemps de « ouf ». Il m’a dit : « Faut que tu « checkes » un Hamza, c’est un rappeur qui veut que je sois son DJ. Dis-moi ce que tu en penses ? » La première fois que j’ai écouté, je n’avais pas kiffé tu vois. Et je suis retombé dessus sur Facebook par hasard et j’ai pris conscience qu’il était lourd. Du coup, je l’ai rappelé pour lui dire : « En fait, ton pote Hamza, j’avais trouvé ça « pas top » mais c’est lourd. » Depuis on est tous pote de « ouf ».

 

Qu’est-ce qui t’avais déplu au départ ?

 Sa voix de gosse… Mais après j’ai pris conscience que c’était une force. Puis il a un sens de la mélodie qui est lourd.

 


« Ma mère me dit souvent que quand on fait des trucs avec Ikaz Boi, ça se passe bien, donc il faut continuer. »


 

Ce qui est drôle c’est que toi et Ikaz avaient choisi tous les deux de remixer « Respect ».

 Bellagio avait les a cappella et je lui ai dit : « J’aime trop ce son. » Du coup, il me l’a passé et j’ai fait mon remix. Ikaz a eu la même démarche. On ne s’est pas tenu au courant mais ça tombait bien : on sort un projet ensemble autant qu’on sorte un remix ensemble. Je trouve que son remix est lourd. Ce qui est cool c’est qu’on a eu deux approches très différentes.

 

Plus largement, tu travailles de quelle manière avec les rappeurs. Tu es réputé pour envoyer des « palettes de prods ».

 C’est fini ça ! Les rappeurs ne méritent pas autant de « prods », les rappeurs ne méritent plus rien, les rappeurs méritent plus que cinq « prods » maximum. J’étais jeune et comme je te disais, je me sentais vraiment productif. À l’époque, je connaissais moins de rappeur donc je misais tout sur le rappeur à qui j’envoyais.

 

Tu cherches à travailler avec d’autres rappeurs ?

 Non, je suis très content des rappeurs avec qui je travaille actuellement. Le seul pour qui j’aimerais faire une « prod », c’est Booba. Il n’y a que lui, la vérité. Après j’aime aussi Jok’air de la MZ, j’avais kiffé le son qu’il avait fait avec Alkpote (« Déjà Mort » pour le projet Ténébreuse Musique avec SidiSid) et S.Pri Noir.

 

Je te sens un peu déçu du rap français, tu penses quoi du genre en ce moment ?

 Je suis déçu parce que c’est une musique que j’aime et quand je vois le taf que font les mecs, je trouve que ce n’est pas top quoi. J’ai le sentiment qu’il y a trop de copie, de A à Z. Juste PNL a apporté quelque chose de différent, mais pour ceux qui marchent c’est la même soupe autrement. Même si je n’écoute pas forcément, je reconnais que PNL et MHD avec son « afro trap » tranchent avec ce qui se fait. Je respecte. Même JUL a sa patte.
Il y quelques temps, Joke a apporté un truc de malade même si aujourd’hui il est « haté ». Tout le monde le pompe maintenant, de son style vestimentaire à son flow. Il a juste fait de mauvais choix marketing dans sa carrière.

 

 

Comment tu vois le mainstream en France à l’avenir ?

 Je ne sais pas ce que ça va être… Musicalement on est bon mais il y a un problème tu vois. Ce n’est pas comme aux États-Unis où Drake peut sortir un son où il n’y a même pas de « drum » comme « Charged up » avec 40 qui était premier sur Billboard. En France ça n’arrivera pas, un gars qui n’a pas de « drum » sur son « instru » ne sera jamais premier. On n’est pas prêt, on a une longueur de retard.
L’industrie est frileuse, quand PNL faisait 10 000 vues je peux te dire que Universal ne sautait pas dessus. Ils attendent juste qu’il y ait des vues sous des clips pour signer, c’est tout. Tous les médias et les maisons de disques pourrissent la musique. Les relais des médias sont principalement de gars qui sont déjà en place.

 

En tant qu’acteur du projet Bon Gamin, comment tu vis le fait que beaucoup reconnaissent la qualité de votre travail mais que quantitativement tout cela reste assez confidentiel ?

 Au début, ça te fait chier quand même. On a le cul entre deux chaises : on ne fait pas du rap de « tess » et on ne fait pas du rap de « swagger ». Et l’entre deux ne marche pas, c’est tout. On est content, on fait ce qu’on aime. C’est le principal tu vois.

 

Ouais ?

 Je n’aurais jamais cru que je ferais des interviews dans ma vie. Pour moi, mes « instrus » c’était n’importe quoi tu vois ? Tu veux que je te dise un truc ? Quand j’étais jeune et que je commençais à faire des « prods », un truc qui me faisait rêver de « ouf », c’est de me dire qu’un jour je prendrais un cachet à 100 € et que je jouerais devant 20 personnes. Je voulais être dans la même lignée que des mecs comme Elaquent. Et aujourd’hui, je suis plus gros que Elaquent et je trouve ça « ouf ». Je n’ai jamais cru une seule seconde que je ferais ça à ce point là. Même avoir des paires de chez Nike « gratos », des trucs de chez Adidas… C’est tout con.
Je touche de l’argent pour jouer de la musique devant des gens, c’est incroyable pour moi. À la base je suis mécanicien et je me voyais continuer la mécanique chez Alpha Roméo, tu vois. C’est un rêve pour moi. Je vois des gars démonter des scènes au soleil sur lesquelles on joue… Ils ne gagnent pas le tiers de ce qu’on gagne… C’est dégueulasse. J’ai toujours eu du mal avec les gens qui gagnent de l’argent à rien foutre, et le fait que ça m’arrive me fait réfléchir. Je ne suis pas blindé, je ne suis pas Kaytranada. Mais je trouve ça déjà « ouf » ce qui se passe.

 


« Je vois des gars démonter des scènes au soleil sur lesquelles on joue… Ils ne gagnent pas le tiers de ce qu’on gagne… C’est dégueulasse. »


 

En plus ta cote montant, le prix de tes productions et de tes shows risquent de grimper. L’écart devrait encore s’accroître.

 Ça me fait flipper moi, mais je suis prêt. Je suis prêt pour cette « money » frère (rires). Après je suis quelqu’un de très raisonnable, je ne rêve pas de trucs de fou. Je veux juste kiffer ma vie tranquillement.

 

Je ne savais pas que tu étais mécanicien.

 Je kiffe trop, je serais prêt à le redevenir. Je n’ai même pas eu mon BEP mais j’étais archi-bon en pratique, tous les garages me kiffaient. Je suis passionné de voiture. Un jour j’en ai eu marre d’avoir les mains dans la merde donc je me suis consacré à la musique.

 

Le producteur n’est pas un peu le mécano de la musique ?

Ouais, j’aime tout ce qui se fait avec les mains, le bricolage, l’artisanat. C’est un peu des mathématiques.

 

Pourtant tu dégages l’image du hipster parisien ?

 Mec, je te jure que je suis habillé comme ça depuis que je suis né. J’ai eu ma première paire de AirMax 95 en 1995 (en montrant sa paire de basket). Si aujourd’hui c’est la tendance ce n’est pas de ma faute… Donc je deviens un hipster… Ça me fait un chier un peu. C’est chiant d’être un hipster mais on est tous le hipster d’un autre. Donc je m’en fous, j’assume.

 

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Ecrit par Julien Bihan

Rédacteur en chef. Le seul à savoir lors de l’entretien le point commun entre Brit Air, Didier Drogba et un Pokémon qui chante.

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    cocktail says:

    interview cool mais les guillemets tous les 3 mots ça fait mal aux yeux les gars