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il y a 1 semaine

Cousin Stizz, le Fresh Prince de Boston

Entre Boston et le Hip Hop, histoire d’amour n’existe pas – vraiment -. La ville des Red Sox abrite pourtant de bons emcees. Mr. Lif, Akrobatik, ou Michael Christmas en sont de criants exemples. La donne pourrait bien changer avec le spécimen Cousin Stizz. Un premier élan grâce à Drake, un deuxième avec la reconnaissance du tube intercontinental Fresh Prince : le rappeur du Massachusetts est en plein essor. En juin 2015, il lâche sa première mixtape, Suffolk County, acclamée par la scène médiatique. Et revient un an plus tard avec une deuxième tape, intitulée Monda. Les critiques sont alors unanimes : Stizz est un talent en devenir.

 

 

Boston forever

 

Cousin Stizz est mis en orbite en 2014, lorsque Drake partage sur son compte Instagram une vidéo avec en fond « Shoutout », premier hymne du zinc’. Pour autant, la toute première ébauche du emcee bostonien ne connaît pas immédiatement un succès mérité. Il a fallu attendre l’expansion virale du morceau « Fresh Prince » pour que sa tape Suffolk County (en référence au comté de Boston) devienne un minimum populaire. Le morceau, repris dans une vidéo humoristique, a donné à Cousin une visibilité appréciable. Pourtant, bien que le public du rappeur Celtic s’agrandit, sa véritable fanbase reste encore restreinte. Sa situation rappelle – une énième fois – que popularité ne rime pas avec talent. Arpentant la tape avec autant d’aisance que dans les rues de sa ville, l’artiste dépeint son quotidien de débrouillard tout au long de l’EP. Fervent et sincère porte-parole de Dorchester, son quartier, Cousin réussit avec ce premier projet à créer un univers singulier. Gangsta et terre-à-terre.

La musique est juste un bonus, un moyen d’extérioriser. Il n’en attend rien donc tout est réalisé à l’instinct. Spontanément. Mais consciencieusement. Les tracks réussies se suivent – et parfois se ressemblent, parfois s’accordent, parfois se relient – pour fournir un ensemble cohérent. Éloquent. La tape n’est pas des plus éclectiques, mais le rappeur de 24 ans ne se perd pas et propose un projet homogène. Cousin présente une dynamique contraire aux tendances actuelles. Ne cherchant pas à tout faire, n’essayant pas de prouver quoi que ce soit, ne se lançant pas dans de grands écarts musicaux, Cousin est loin de tout cela. Tellement loin… Lui, s’adonne à ce qu’il sait produire de mieux. Ce dans quoi il est le meilleur.

 

 

Stizz se démarque aussi par une autre trajectoire contradictoire. À la différence de la majorité de ses collègues, Cousin Stizz prend son temps. À l’heure de l’hyper-information et de la sur-productivité, lui, travaille paisiblement. À son rythme. Un rythme de travail qui le valorise. Quant à ses prods, finement choisies, elles lui apportent une profondeur musicale. Un univers sonore soigné, dans les mains de producteurs aussi inconnus que talentueux. Dans l’ombre mais ingénieux. Les plus marquants sont : DumDrumz, résidant à Miami et auteur des instrus du planant Fresh Prince et du criminel No Bells, Lil Rich davantage présent sur Monda, Tee WaTT & M. Ali, deux compositeurs travaillant ensemble et enfin Latrell James & Tedd Boyd, deux beatmakers de Boston et potes de Stizz.

Suffolk County, périple bostonien, propose une musicalité – bien que restreinte – authentique, scrupuleusement façonnée et indéniablement « East Coast ». Une musicalité permettant d’envisager une installation permanente dans le paysage du Hip hop ricain.

 

 

 

Monda, Monda, Monda, Monda, Monda

 

Dans la même veine que Suffolk County, Monda affirme une dynamique identitaire. Son titre est une révérence au meilleur ami de Stizz, Damone Clark (surnommé « Monda »), décédé en janvier 2016 des suites d’un cancer. Une plaie qui ne se refermera probablement jamais. Très affecté par cette perte, Cousin prend la décision de noyer sa peine à travers la musique. Il se consacrera alors complètement à cette nouvelle tape pour assurer un ornement à la hauteur de son amitié pour Monda. À la manière du A$AP Mob, qui a dédié sa tape, Cozy Tapes Vol.1, à leur membre disparu en 2015, A$AP Yams, ou du collectif New-Yorkais Pro Era, qui s’est démené dans le but d’honorer Capital Steez, l’un des fondateurs, parti en 2012, Cousin rend lui aussi hommage à son meilleur pote via la musique, la création, l’art. L’art de créer pour surmonter une peine douloureuse. Une démarche très deleuzienne en réalité. Stizz use de son don comme une sorte de résistance. Résister à la dureté de la vie. À la cruauté de l’existence. La musique – et plus généralement l’art – est alors perçue comme une échappatoire salutaire. Salvatrice. Surtout dans ce genre de cas. Ne pas tomber dans le piège de la dépression, au contraire, se relever, la tête haute, plus fort, Cousin Stizz a pu le faire grâce à la musique. Sa musique.

 

 

Et y a-t-il plus beau symbole que celui d’une salle pleine à craquer, dans son fief, quelques mois plus tard ? Avec le recul, non, nous ne croyons pas. Pour la sortie de sa tape, le 14 juillet 2016, Stizz organise un concert, chez lui, à Boston. Ce qui en dit long sur son appartenance à sa ville, son attache à ses habitants. Le concert est complet et la salle est bouillante. Ce qui en dit long sur le soutien que lui porte sa ville, la force que lui donne ses habitants. Stizz délivre alors un show mémorable, peut-être pas par sa performance mais bien par le contexte, ampli de symbolique. L’osmose est poignante, touchante et peut rappeler l’époque où ce Hip hop identitaire, local, sévissait et régissait dans le pays de l’Oncle Sam.

Cette mort cruelle de Monda – Cousin l’a vu s’affaiblir jusqu’à mourir – a été, comme nombre de malheurs, une illumination. Dans une certaine mesure, certes, mais une illumination, indiscutablement. Après cette triste disparition, l’artiste se remet en cause. Plus que lui-même, il réexamine sa relation à l’existence. Les cartes sont re-distribuées. À mille lieues de se morfondre sur son sort, Stizz sculpte une ode à la vie. Une vie dorénavant vécue pleinement et à fond la caisse. Les deux pieds sur l’accélérateur, au volant de sa Porsche, en ayant vu la mort de près, le rappeur décide d’en profiter davantage. De la vie. De sa vie.

 

 

Là où un Biggie se dit prêt à mourir et évoque sans trembler une vie après la mort, le zinc’ préfère ne pas s’y attarder et confesse en introduction de Wanted To Live « Cause I just wanted to live » / « Parce que je veux seulement vivre ». Un énoncé qui résonne tel un aveu d’impuissance car sa volonté ne dépend pas entièrement de lui. Mais peu importe maintenant. Plus de remord, plus de regret, Stizz fonce. Ne se pose plus de questions. Poursuivre dans ce qu’il aime – et ce qu’il a toujours aimé -, sans arrêt ni escale, ainsi soit-il. Sa tape Monda, sépulture artistique, en est le fruit.

Cousin Stizz, hier enfant de Boston, aujourd’hui artiste de Boston, demain étendard de Boston, est en train d’installer sa ville sur la carte du Hip hop US. Sa première tape avait fait forte impression. Puis, ayant su sublimer la disparition désastreuse de son pote de toujours en une oeuvre approuvée par les médias spécialisés, le zinc’ réussit l’épreuve du deuxième projet. Inconnu il y a encore deux ans, Stizz s’est créé, avec l’appui du hood, un avenir possiblement radieux. Pour lui et sa ville. Et bien qu’il y ait du Gucci Mane, ou du Nas dans son rap, il sonne comme personne.

 

 

Photos : @Perpec7ive

Ecrit par Osain Vichi

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