Magazine

Article

il y a 11 mois

Chance the Rapper, gourou militant

Il y a d’abord cette musicalité, audacieuse, bigarrée et hors-cadre. Et puis il y a cet engagement, tranché, humaniste et entier. Chance the Rapper n’est pas qu’un artiste, c’est un ami du peuple, un philanthrope et un indépendantiste. Un résistant.

 

 

“Walkin’ with Jesus”

 

« Aujourd’hui, c’est la dernière fois de ma vie que je fume des cigarettes. Je me suis tourné vers l’Église pour trouver de l’aide. Je peux faire toutes choses par Christ qui me fortifie », tweetait Chance the Rapper le 31 janvier dernier, citant en dernier lieu un extrait de la Lettre de l’Apôtre Saint Paul aux Philippiens (4:13). Chancelor a la foi. Une croyance sincère et immuable. Celle qui appelle à l’espérance, la bonté et la charité. Le rappeur, qui a usé ses fonds de culotte sur les bancs de l’Église, gorge ses morceaux de références bibliques, des murailles de Jéricho (« Walls like Jericho » – « Church », featuring BJ The Chicago Kid – et « That even Jericho walls must fall » – « Blessings ») à l’Eucharistie (« Take and eat my body like it’s holy » – « Sunday Candy »), en passant par le Livre de la Genèse (32:22) (« Jacob wrestled with God, in the desert ’til he broke him » – « Israel ») ou les Evangiles selon Saint Luc (23:34) (« No one can judge / They don’t, they don’t know” – « Ultralight Beam », featuring Kanye West) et Saint Matthieu (14) (« I think I’m walkin’ with Jesus, I knew my feet wouldn’t drown » – « Somewhere in Paradise »). Il cite « God » dans une quinzaine de ses morceaux, rappant de bon coeur ses louanges. Le gospel, chant sacré, habille nombre de ses tracks et performances scéniques. D’ailleurs, Chano idolâtre Kirk Franklin, le pape du genre. Et à son tour, il pond ses propres cantiques, comme « Blessings », dans sa version bêta (« The Save Money Prayer »), sur le refrain duquel il pose : « Heads bowed for the curly haired sons of Abraham / Dear Father, guide all my brothers away from Sam / If they ever get caught let’s hope they shake that jam » (« Prosternons-nous devant les enfants frisés d’Abraham / Mon Père, guide tous mes frères loin de Satan / Si jamais ils se font attraper, espérons qu’ils te reviennent »). En réalité, Chance the Rapper s’escrime lui-même à sauver ces « enfants frisés d’Abraham », la communauté noire. Cette mission, il l’a faite sienne, comme un envoyé de Dieu.

 


« Une chanson, c’est une chanson. C’est fait pour que les gens chantent. Il n’est pas censé y avoir quelqu’un au-dessus, dictant la direction qu’elle doit prendre, sa date de sortie et le pourcentage que vous touchez dessus »


 

Dans ses clips, pas de grosse cylindrée, d’atours de luxe ou de diamants portés en grappe. La Bible condamnant la cupidité, Chance préfère donner sa musique en offrande plutôt que de l’exploiter pour s’enrichir. « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Actes 20:35). Le emcee est tout aussi généreux que bienfaisant. Ses galettes 10 Day et Acid Rap ont toutes deux été mises en ligne gratis. Mieux, après s’être assis autour d’une table avec Apple, l’artiste a pu obtenir que Surf, le projet de son groupe The Social Experiment, puis Colouring Book, sa troixième mixtape, soient téléchargeables gratuitement sur iTunes. Une première pour la marque à la pomme. « Si vous pouvez offrir de la musique gratuite, vous pouvez offrir de l’électricité ou de l’eau gratuite », croit-il. « Ces petites piqûres dans une infrastructure plus large sont ce qui crée des révolutions. Je ne vais pas changer la manière dont le monde entier fonctionne, mais c’est juste penser qu’on le pourrait. » Et pour ça, il a trouvé une jolie formule, qu’il glisse entre les lignes de « Blessings » : « I don’t make songs for free, I make’em for freedom » (« Je ne fais pas des titres gratuitement, je les fais pour la liberté »).

 

160516_MUC_chance-the-rapper.jpg.CROP.promo-xlarge2
Les motivations de Chano ne sont cependant pas que christiques. Le Chicagoan professe une nouvelle vision de la musique, art qu’il veut inmonétisable, inestimable. « Aucune de mes chansons ne vaut 99 centimes. Elles valent bien plus que ça », clame-t-il. « Un morceau peut faire de la pub et ramener 1 000 ou 90 000 personnes à un concert – ça peut faire bien plus que le dollar qu’il coûte quand vous l’achetez. Et même si ce n’est qu’un dollar, ça ne vous empêchera pas de le voler non ? ». Le business model qu’il s’efforce de populariser ne repose que sur les recettes liées à la vente de places de concert et de produits dérivés (t-shirts, sweats, casquettes et posters). Un pari judicieux à l’ère de l’hyper-digitalisation musicale, touchant plus particulièrement sa jeune fan base, habituée au tout-gratuit. En donnant, Chance the Rapper incite ses fans à lui rendre la pareille, par gratitude, entre autres. Il chahute les schémas commerciaux classiques et invente un modèle plus démocratique.

 

“Independentcontractor”

 

Sa liberté de ton et d’action, Chance the Rapper la doit à son indépendance. Lorsque sa mixtape Acid Rap grimpe en orbite en 2013, dépassant le million de téléchargements sur DatPiff, les labels se mettent en ordre de bataille pour courtiser la nouvelle coqueluche. Chance les rencontrera tous. Beaucoup s’attendaient à le voir parapher un deal en or mais il restera imperméable aux flatteries et promesses de chèques. « Il s’agit d’affirmer que nous gardons le contrôle en tant qu’artiste. Que nous prenons nos décisions. Il y a toujours cette question lorsque vous rencontrez des gens et qu’ils voient que vous marchez bien : « Chez qui es-tu signé ? Qui t’a propulsé ? » Rien à foutre. Je suis Noir et j’ai réussi tout seul », tonne l’intéressé, qui estime que « les contrats avec les labels craignent ». Chancelor assure sa promotion et sa distribution sans l’aide de personne, sauf celle de Pat Corcoran, son manager. Il faut dire qu’en dématérialisant la musique et en reserrant les liens entre artistes et consommateurs via les réseaux sociaux, Internet lui facilite lourdement la tâche. Le bonhomme choie plus particulièrement sa communauté d’adorateurs, qu’il nourrit grassement chaque jour sur ses comptes Twitter et Instagram, comptabilisant chacun plus d’1 million d’abonnés. Chance ringardise les moyens de promotion traditionnels, dépendant des grosses radios et émissions télé. En bousculant tout ce en quoi croient fermement les magnats de l’industrie musicale, il inverserait presque les rapports de forces au sein du secteur.

 

chancelor

 

Chancelor, qui souffre de troubles du déficit de l’attention, ne saurait dans tous les cas avoir la capacité de concentration nécessaire au rendu de projets réguliers. Le boug travaille à son propre rythme, se permet de souffler pendant deux ou trois ans avant chaque opus, sans pression aucune. Sur le titre « Mixtape », il célèbre ce que beaucoup considèrent comme un sous-genre d’album. Lui, chérit la liberté et l’authenticité du format, avec tout ce qu’il compte d’aspérités. « Je peux faire ce que je veux. Je n’ai pas à faire le moindre putain de truc ! », se gargarise-t-il. La cadence imposée par les maisons de disque pour satisfaire leurs objectifs financiers tend à détruire la créativité. La sienne, elle, reste pleine et entière. « Une chanson, c’est une chanson. C’est fait pour que les gens chantent. Il n’est pas censé y avoir quelqu’un au-dessus, dictant la direction qu’elle doit prendre, sa date de sortie et le pourcentage que vous touchez dessus », peste Chance the Rapper. Libre de ses mouvements, l’artiste livre une musique vraie et audacieuse, sans se soucier de plaire au plus grand nombre. Et ça marche. Le 12 décembre dernier, il devenait le premier artiste indie à fouler le plateau du « Saturday Night Live » de Jimmy Fallon.

 

 

Il y a deux ans, Lil Chano prenait le monde de court en rejoignant les rangs de The Social Experiment, un groupe d’auteurs et producteurs jazzy-soul dont son pote Nico Segal aka Donnie Trumpet tient les rênes. Le premier album de la bande, Surf, n’est pas hip-hop, il est expérimental. « Ça a été carrément incroyable. C’est ce que j’ai toujours voulu faire – travailler avec mes auteurs préférés et créer avec eux quelque chose à partir de rien et dont l’on ne soupçonnait même pas l’existence avant de se retrouver dans cette pièce », s’enthousiasme Chance. Le rappeur se fout de jouer les têtes d’affiche, veut seulement s’éclater, quitte à s’oublier dans un collectif. Sur le titre « Ultralight Beam », il va plus loin et invite les artistes à se libérer de leurs chaînes, en se définissant comme le « Tubman de l’underground ».

 

« Chano for mayor »

 

« They say I’m saving my city, say I’m staying for good/ They screaming Chano for mayor, I’m thinking maybe I should » (« Ils disent que je sauve ma ville, disent que je ne la quitterai plus / Ils crient “Chano maire”, j’y réfléchis, peut-être que je devrais »), pose Chance sur « Somewhere in Paradise ». Son attachement à Chi-Town est viscéral. Pour elle, il déplace des montagnes.

 

000999ed6813365d-ScreenShot2016-01-07at62804PM

 

« En venant d’une famille pareille – ma formidable grand-mère avait marché avec Martin Luther King – il y a des choses que je me dois de faire », confie l’artiste. Chancelor a grandi dans le quartier propret de West Chatham, au sud de Chicago. Dans la ville, son père, Ken Williams-Bennett, est un gros bonnet ; l’homme épaula d’abord l’ancien maire Harold Washington dans les eighties avant de rouler pour Barack Obama, lorsque le président était encore sénateur. Désormais, le père Bennett, chef adjoint à la mairie de Chicago, seconde Rahm Emanuel. Il rêvait que son fils aîné suive ses pas, l’enrôlant dans des stages-machines à café, notamment pour la première campagne présidentielle d’Obama. C’était sans compter sur l’anticonformisme du garcon. Lisa Bennett, la matriarche, directrice chargée des relations avec la collectivité pour le compte du ministère de la justice en Illinois, trempe aussi dans le milieu. C’est dire si Chancelor a hérité d’une conscience politique zélée. «Mon père me tenait des discours très sévères tout en me disant que j’étais un prince et que j’allais devenir un roi qui régnerait sur la ville entière », se souvient le emcee. Son géniteur n’a finalement eu tort que sur la manière. « Si vous le regardez et l’écoutez, vous réalisez que [Chancelor] fait bien plus pour toucher les gens avec ce qu’il fait là que s’il était un homme politique », reconnaît aujourd’hui Ken, après avoir longtemps boudé les aspirations de son fils.

 


«Mon père me tenait des discours très sévères tout en me disant que j’étais un prince et que j’allais devenir un roi qui régnerait sur la ville entière » – Chance The Rapper


 

En commentant les maux sociaux dont souffre sa communauté, Chancelor fait figure d’activiste. « Paranoia » est l’un de ses hymnes les plus contestataires : « They’ll be shooting whether it’s dark or not, I mean, the days is pretty dark a lot / Down here, it’s easier to find a gun than it is to find a fucking parking spot / No love for the opposition, specifically a cop position » (« Ils tireront qu’il fasse nuit ou jour, même si les journées sont plutôt très noires / Ici bas, c’est plus facile de trouver un revolver qu’une putain de place dans un parking / Aucun amour pour les opposants, plus particulièrement les policiers »), rage-t-il notamment. Sa parole s’avère d’autant plus nécessaire que, dans un climat de défiance politique exacerbée, les masses préfèrent écouter les artistes que les hommes d’État. Mais le supporteur des White Sox ne se contente pas de jouer les porte-voix.

 

chance-rapper-first-pitch-white-sox

 

En novembre 2014, Chance the Rapper recevait le « prix d’excellence de la jeunesse » des mains du maire de Chicago. Un titre mérité pour celui qui se démène sans relâche pour sa ville. Depuis deux ans et alors que Chiraq accuse un taux d’homicide exponentiel, Chance appelle à baisser les armes durant chaque week-end du Memorial Day, via la campagne et le mot-dièse #SaveChicago. Sur son morceau « Angels », aux airs de campagne électorale, il affirme vouloir « nettoyer les rues, pour que [sa] fille puisse avoir un endroit où jouer. » Début 2015, Chance aidait le programme « Get Schooled » à récolter 100 000$ pour que six écoles chicagoanes puissent s’équiper en nouvelles technologies. Quelques semaines plus tard, il donnait le coup d’envoi de ses soirées « Open Mike », orchestrées à la librairie Harold Washington, celle-là même où il aiguisait son flow quand il était ado. Une initiative en l’honneur de feu son mentor Mike Hawkins, accessible aux seuls lycéens détenteurs d’une carte d’étudiant valide. Kanye West, la muse absolue de Chancelor, y passa même poser quelques rimes. En juin de la même année, Chance organisait la première édition du festival « Teens in the Park », une série de concerts et performances gratuits pour les 13-24 ans, soutenue, entre autres, par Donda’s House, l’association de Yeezy. En juillet, il s’improvisait guide touristique pour les enfants des camps d’été du Chicago Park District. Et puis, en décembre, il déclenchait l’opération « Warmest winter », un appel aux dons destiné à fournir des manteaux chauds – transformables en sacs de couchage – aux sans-abris. Cinq jours avant sa clôture, le projet avait déjà atteint son objectif de 100 000$. Sensible à son engagement et conscient de son influence, Barack Obama le conviait à la Maison Blanche en avril dernier, ainsi qu’une poignée d’autres superstars du hip-hop, pour discuter du projet « My Brother’s Keeper Challenge », visant à aider les plus jeunes générations de noirs et autres minorités à « rester dans le droit chemin ». À seulement 23 ans, Bennett semble se satisfaire de son rôle de grand-frère.

 

chance-at-fiske
Chance the Rapper s’est non seulement imposé parmi les puissants du hip-hop sans vendre aucun opus, mais aussi comme maître à penser de toute une génération. Son rayonnement dépasse les hauteurs de Chicago, il traîne une armée de fidèles à travers le globe qui légitime et renforce ses combats. La révolution est en marche.

Ecrit par Marine Desnoue

Une fâcheuse tendance à privilégier le beau à l'efficient. Comme Paul Pogba.

Vous aimerez aussi

Portrait

Adam Naas, opiniâtre candide

En savoir plus
#TBT

#TBT : Le jour où Kanye West a failli avoir une série sur HBO

En savoir plus
Article

A.L.P : « C’est à nous de redonner au Val de Marne ses lettres de noblesse »

En savoir plus

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *