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il y a 7 mois

Affaire Adama Traoré, l’histoire se répète-t-elle ?

À une époque où une édition spéciale remplace une autre édition spéciale, les informations deviennent des récapitulatifs déshumanisés de l’actualité. Le téléspectateur, l’auditeur ou le lecteur ne digère plus les données, il les accumule seulement : les morts deviennent des chiffres, les déclarations des vérités et les larmes de simples gouttes sur des visages anonymes. On zappe, on passe à autre chose. Mardi 19 juillet, la France apprend que, le jour de ses 24 ans, Adama Traoré s’éteint endeuillant dans son décès toute une famille. Une famille qui réclame aujourd’hui que justice soit faite et qu’on dissipe le flou qui entoure les circonstances de la mort de leur fils, de leur frère, de leur neveu. Vendredi 22 juillet se tenait une marche à Beaumont-sur-Oise pour faire résonner le nom d’Adama encore un peu plus fort. Une manifestation calme, fière et digne pour témoigner d’un soutien et pour donner du poids à l’indignation. Malheureusement, les jours passent et les médias généralistes ne se font plus que l’écho des quelques voitures embrasées dans la ville, un compteur morbide sans intérêt. Pour certains d’entre eux, l’affaire a été scellée par la voix du procureur de la République de Pontoise qui expliquait qu’Adama Traoré souffrait d’une « infection très grave touchant plusieurs organes ». Insuffisant. Lors de cette marche, nous avons croisé le regard de sa soeur jumelle, Hawa Traoré, celui de Karim Achoui, son avocat, et de Mokobé venu témoigner de son soutien à la famille. Ils partagent avec nous leurs émotions, leurs analyses et leurs regards sur cette nouvelle injustice qui frappe la banlieue française.

 

 

Entretien avec Hawa Traoré, soeur jumelle d’Adama Traoré
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Aujourd’hui, que savez-vous des circonstances de la mort d’Adama ?

Je ne vais pas vous mentir, on ne sait rien. Il faut savoir qu’on ne nous a jamais appelé pour nous prévenir du décès d’Adama, on a dû se battre pour qu’on nous le dise. Il a fallu qu’on se rende au commissariat et on nous a menti à trois reprises. On nous a d’abord dit qu’il était à l’hôpital, puis qu’il était en cellule, et qu’ils étaient entrés en contact avec son avocat alors qu’ils ne l’ont jamais appelé. Mais surtout, Adama n’a jamais signé de papier en entrant en garde à vue alors que c’est obligatoire. Il n’a pas pu signer ce papier-là, il était déjà mort. Les procès verbaux ont été rédigés après la mort d’Adama.

 

À quel moment apprenez-vous qu’Adama est au commissariat ?

À environ 20 heures, à ce moment-là ma mère se rend au commissariat. Elle demande à voir Adama et on lui répond : « Madame ce n’est pas une heure pour venir, il n’y a plus de visite. » Je ne comprends pas on peut porter plainte quand on veut, même à 3 heures du matin… Mais il savait ce qu’ils avaient fait donc on lui a dit : « Au revoir ». Du coup, ma mère est rentrée puis elle est repartie à nouveau pour savoir où était mon frère et on l’a informée qu’il était en cellule… Alors qu’il était déjà mort.

 


« Adama n’a jamais signé de papier en entrant en garde à vue alors que c’est obligatoire. Il n’a pas pu signer ce papier-là, il était déjà mort.  » Hawa Traoré


 

Quand avez-vous vu le corps de votre frère ? Comment s’est déroulée l’autopsie ?

Jeudi matin à l’institut médico-légal de Garches. Il était propre pour un corps qui avait subi une autopsie. Il a été nettoyé Adama ce n’est pas possible. Il n’avait pas de sang, il n’avait rien. Pour moi, il avait l’air d’avoir été violenté. J’ai pris des photos où on voit l’enfoncement de son crâne.

 

Que pensez-vous du rapport du médecin légiste concernant l’infection généralisée ?

C’était un bilan de santé, ce n’est pas l’autopsie, et il n’est pas écrit que c’est ce qui aurait provoqué la mort de mon frère. Il a simplement dit qu’Adama souffrait d’une infection. Je préfère bien le préciser.

 

Concrètement quelle est la suite pour votre famille ?

On va se battre pour avoir le dossier en mains ainsi que le rapport de l’autopsie qui a été écrit par un gendarme, comme par hasard. On aura tout vu, ils sont impliqués dans le décès de mon frère et ce sont eux qui rédigent l’autopsie. Les gendarmes assistent le médecin légiste et font le compte-rendu.
Entretien avec Karim Achoui, avocat de Hawa Traoré
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Commençons par l’interpellation d’Adama, les circonstances sont assez troubles. Pouvez-vous nous expliquer précisément comment cela s’est passé ? Adama a-t-il été violenté ?

En effet, plusieurs interrogations méritent d’être soulevées dans cette affaire. Et les circonstances de la mort d’Adama sont assez floues, c’est le moins qu’on puisse dire.
Les gendarmes auraient obtenu l’autorisation d’interpeller le frère d’Adama, et non Adama lui-même, au cours de leur patrouille. Seulement, Adama étant alors présent, il est lui aussi devenu cible des forces de l’ordre, qui l’auraient interpellé un peu plus tard que son frère, après qu’il se soit enfui au moment de l’interpellation de son frère. On remarque dès lors qu’à l’origine aucun motif recevable ne devait conduire à l’arrestation du jeune homme. Le rapport d’instruction du médecin légiste, comme indiqué par le procureur de la République de Pontoise, ne conclut en rien à des violences significatives dont Adama aurait été victime et qui auraient potentiellement engendré la mort. Cependant, ce n’est pas parce qu’Adama n’a pas été victime de coups portés à son encontre, que, lors de son interpellation, il n’aurait pas été maîtrisé au moyen de la force, ce qui aurait généré des troubles physiques engendrant la mort. Parce que, si le médecin légiste a aussi noté la présence d’une grave infection touchant de nombreux organes d’Adama, il n’a en aucun cas établit un rapport direct de causalité entre l’infection d’Adama et son décès. Il s’agit donc de mener une contre-expertise plus poussée, et, aux vues de nouveaux éléments, de voir si cette infection a directement pu impacter la santé d’Adama ou si d’autres facteurs auraient pu générer son décès. Rappellons tout de même que son frère a indiqué avoir vu un gendarme, le t-shirt en sang. Si ce sang ne résulte pas de coups portés à Adama, ne pourrait-il venir de crachats de sang de la victime, possiblement étouffée au cas où elle aurait été plaquée au sol violemment, ou maîtrisée violemment ? Des interrogations qui présentent de nouvelles hypothèses pas encore assez explorées. Donc si Adama n’a pas subi de violences flagrantes, il n’empêche que des doutes subsistent et que les circonstances de son interpellation puis de sa mort demeurent floues.

 


« Concernant l’infection dont souffrait Adama : je peux être malade et ne pas décéder de ma maladie, je peux avoir un cancer et me faire assassiner ou écraser par une voiture. » – Karim Achoui


 

Adama est donc envoyé à la gendarmerie, que s’est-il passé sur place ? À quel moment la famille est prévenue de la présence de leur fils dans les locaux puis de sa mort ?

Adama a, en effet, été envoyé à la gendarmerie, mais son état de santé s’est détérioré de suite après son interpellation. Une fois à la gendarmerie il semblerait qu’il aurait perdu connaissance et que les gendarmes aient rapidement dû appeler les pompiers, le SAMU afin qu’ils prennent en charge Adama. Tout s’est passé très rapidement entre le temps de l’interpellation et le transport à la gendarmerie. Le premier au courant, dans la famille a bien sûr été le frère d’Adama, lui aussi interpellé, et presque spectateur de ce qui s’est déroulé. Le reste de la famille a ensuite été informé, dans le même temps, de l’arrestation d’Adama, de son transfert par les services de santé pour son transfert à l’hôpital, puis de son rapide décès.

Comment est-ce possible que la famille ait mis autant de temps à voir le corps ?
La famille a vu le corps jeudi 21 au matin, à Garches. En effet, cela a été plutôt long et a suscité quelques indignations : refuser à une mère de voir son enfant décédé dans l’immédiat , que ce soit une bavure ou pas, là n’est normalement pas même la question. C’est très dur pour les proches d’Adama.

Est-ce la procédure normale que l’autopsie ait été pratiquée sans la présence de la famille ?

Si la famille peut demander une autopsie, ou une contre-autopsie, en ce cas elle peut être acceptée ou refusée. Il n’empêche que c’est toujours le procureur de la République qui l’ordonne et la confie à un institut médico-légal. Dans une enquête judiciaire en France, un magistrat peut ordonner l’autopsie d’un corps en se référant à l’article 60 du code de procédure pénale. La famille est bien sûr avisée de la décision, mais ne peut la changer et les résultats demeurent soumis au secret de l’enquête et de l’instruction. Rien d’anormal donc dans cette démarche concernant l’autopsie d’Adama.
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Le médecin légiste, par la voix du procureur, parle d’ « égratignures » qui n’aurait pas été « de nature à entrer dans le phénomène du décès ». Est-ce réellement de cette « infection massive » qu’est mort Adama ?

En effet, le médecin légiste, dans son expertise, remarque, comme indiqué par le procureur de la République, le parquet, la présence d’égratignures correspondant probablement à un ripage, mais ne permettant en aucun cas de les relier au décès. Les égratignures ne peuvent en aucun cas indiquer une blessure ayant engendrée la mort d’Adama et je ne remets pas en doute le travail d’expertise du médecin légiste. Seulement, ce n’est pas parce qu’aucun coup ne semble avoir été porté sur Adama, ou qu’aucune plaie cutanée traduisant des violences ayant pu engendrer la mort ne sont remarquables et remarquées sur son corps, que l’interpellation d’Adama et les circonstances de celle-ci sont tout à fait étrangères à son décès.
Le médecin légiste a aussi remarqué qu’Adama souffrait d’une infection grave touchant plusieurs organes, une fois encore, comme délivré par le procureur de la République. Celle-ci pourrait être liée à la mort, néanmoins cela n’est en rien une certitude, aucun rapport causal n’a été établi clairement entre la mort d’Adama et son infection. Je peux être malade et ne pas décéder de ma maladie. Je peux avoir un cancer et me faire assassiner ou écraser par une voiture. Cela est évident. De ce fait, des doutes subsistent.  Aucune cause immédiate du décès pour l’instant donc, la vérité semble donc plus complexe à déterrer, à trouver, à comprendre. De plus, des analyses bactériologiques et toxicologiques complémentaires sont à venir, du moins souhaitables afin de préciser les causes et circonstances du décès, malheureusement toujours très floues. Je veillerai à ce que ces analyses soient bien effectuées, et ce, dans les meilleures conditions possibles, afin de permettre d’avancer un peu plus vers la vérité.
La demande de contre-expertise peut-elle aboutir ?

Oui je le pense et je l’espère, tout comme la sœur jumelle d’Adama, que je représente en tant qu’un membre de la partie civile. C’est bien pour cette raison que j’ai demandé, dès le rapport d’expertise délivré, une demande de contre-expertise, afin, peut-être aux vues de nouveaux éléments, de réexaminer en détails la situation et de permettre de déterminer, plus précisément, les potentielles causes du décès d’Adama.

 


« Il s’agit de déterrer la vérité, ne pas accuser à tort, mais ne pas laisser passer un crime que l’on tenterait de taire, de fuir. » – Karim Achoui


 

De quels éléments font état le dossier ?

Des éléments que je vous ai exposés précédemment, ainsi que d’autres que je ne peux révéler afin de protéger le secret de l’instruction. Sachez en tout cas que nous n’avons pas fini de creuser et de faire la lumière sur divers éléments du dossier, que nous révèlerons tout d’abord dans un contexte proprement juridique, avant que de communiquer davantage, dans le respect de la procédure et des proches d’Adama.
Quelle est votre conviction et que peut espérer la famille ?

Ma conviction est une conviction en la justice. Je crois en la présomption d’innocence et la respecte. Néanmoins je crois aussi en l’égalité et en le droit aux victimes d’être entendues. Je me battrai avant tout pour que rien, absolument rien, ne vienne obstruer l’enquête, la procédure. Les critiques, les tensions, je n’y prêterai guère plus attention, mon combat étant un combat pour la justice, un combat auquel je participe afin de répondre aux espérances de la famille, du moins de la partie civile que je représente, à savoir Hawa Traoré, sœur jumelle d’Adama. Il s’agit de déterrer la vérité, ne pas accuser à tort, mais ne pas laisser passer un crime que l’on tenterait de taire, de fuir. Il s’agit de restaurer la mémoire d’un jeune homme décédé trop tôt.
Entretien avec Mokobé, artiste présent lors de la marche 

 

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Quels ont été tes premiers sentiment quand tu prends connaissance de cette affaire ?

On perd encore un frère… On perd encore un frère. C’est dramatique qu’en 2016, l’histoire se répète car ce n’est pas la première fois. Ça m’a fait beaucoup de mal car j’avais l’impression de perdre un proche même si on n’avait pas de lien de parenté. Qu’il soit Noir, Blanc ou Arabe, ça restera toujours un petit frère pour moi. Le petit Adama Traoré nous a quitté dans des conditions dramatiques et le pire dans cette histoire-là c’est qu’on n’a pas laissé la famille faire les choses convenablement pour voir le corps dans les temps. Il y a beaucoup de mystères et ça me fait vraiment mal.
Qu’est-ce que tu entends par « l’histoire se répète » ?

Moi je suis de la génération Malik Oussekine, quand il est décédé c’est devenu l’un des premiers gros faits divers par rapport à la police. Puis il faut aussi comprendre que parfois des affaires ne sont pas médiatisées mais il y a des arrestations et des gardes à vue qui se passe très mal. Aujourd’hui je pense que ce dont a besoin la famille c’est d’avoir des réponses pour qu’elle puisse faire son deuil le plus sereinement possible et que justice soit faite.

 


« Même si on n’a pas de lien de parenté,  je suis un Traoré, c’est comme si c’était un de mes petits frères qui était parti. » – Mokobé


 

Pourquoi as-tu décidé de te rendre à la marche ?

J’y suis allé en tant qu’être humain. Dans ce genre de situation il faut avoir une conscience, je ne suis pas un révolutionnaire de salon ou un révolutionnaire de studio. Pour moi c’est important d’être sur le terrain, de soutenir la famille endeuillée qui a besoin de force. Il n’y a pas de marketing, de buzz, il n’y a rien à gagner. Tu as juste à être là et de relayer l’information à travers les réseaux sociaux pour que ton public puisse apporter son soutien aussi. Si on arrive à partager des clips, on peut partager des choses plus importantes. On est des leaders d’opinion, on représente la voix des « sans voix », c’est essentiel d’être là.
Comment as-tu vécu ce moment ?

J’ai beaucoup aimé le discours de la famille qui a demandé de cesser les violences, je pense que ça a été entendu. Ils appelaient au calme, au respect, c’était un instant de recueillement. La marche s’est vraiment bien passée et ça a permis de respecter l’âme et la famille d’Adama Traoré et de fermer la bouche à ceux qui nous voyaient comme des casseurs.
Quand tu as croisé les regards des proches d’Adama, qu’as-tu pensé ?

Ça m’a fait énormément de mal car je sais ce qu’est de perdre un proche, un frère. Je l’ai vécu dans d’autres conditions mais c’est très dur à accepter. Même si on n’a pas de lien de parenté, je suis un Traoré, c’est comme si c’était un de mes petits frères qui était parti. Je n’avais pas les mots et je les ai trouvés très forts, très dignes. Exemplaires. Par rapport à cette situation en tout cas, j’apporterai mon soutien au maximum et jusqu’au bout quoiqu’il arrive.
Photos par : Booxsfilm

 

 

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Ecrit par Julien Bihan

Rédacteur en chef. Le seul à savoir lors de l’entretien le point commun entre Brit Air, Didier Drogba et un Pokémon qui chante.

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    CELINE-FAZ dit :

    bravo pour ce geste d’humanité envers notre frère ! Solidarité pour ADAMA-

    Mamadou dit :

    UNE IGNOBLE CRAPULE DE MOINS C’EST DEJA CELA DE GAGNER POUR LES HONETES GENS

    RogerS dit :

    C est bizarre comme la véritable victime est oubliée: Je parle de la malheureuse victime de l extorsion de fonds.

    speedo30 dit :

    Je suis Beaumontois.
    Adama Traore était non pas un garçon sans histoire mais un gros poisson de Boyenval et a fait plusieurs séjours en prison. Le jour de sa mort, on a retrouvé 1500 euros sur lui en coupures de 20. Peut-être venait-il de gagner aux courses, qui sait.
    L’Etat vient de payer 50 allers-retour au Mali pour payer l’inhumation d’Adama en grande pompe ; mais il n’y a eu que 49 retours en France, car Bagui, son petit frère à l’origine de l’histoire, recherché pour extorsion de fonds avec violence, risque 15 ans en France. Pas folle, la guêpe…

    Angry dit :

    Tant mieux qu’on entende plus parler du décès de cette crapule. Les français en ont ras le bol des francais de facade qui polluent leur nation. Les vrais français se font enterrer en France. Surtout que sa famille de merde n’hésite pas à rejoindre l’association ‘la police assassine’ créée à l’occasion du décès d’une autre racaille. Vous etes une HONTE pour le Mali.
    Je note l’absence du frère qui est resté au mali pour échapper à son châtiment, voilà quelques milliers épargnés aux contribuables.
    Soutien inconditionnel à notre police et notre armée.
    Non mais quelle engeance que ces migrants qui ne sont français que parce que cela les arrange. La coupe est pleine.

    sarah dit :

    A propos de violences policières en France, je vous conseille LA NUIT DES ILLUSIONS de MARIE PAUL-NZAMBA, un excellent ouvrage sur ce sujet.